D’une course folle au contrôle au faciès

Gare Montparnasse Bienvenüe

Gare-Montparnasse, Paris par Gunnar Klack via Flickr CC

Huit heures du matin. Vendredi 19 octobre 2018. Avenue des cascades, quartier Belleville, Paris vingtième.

Belle petite chambre dans un appartement cosy, où habite Carine. C’est une bonne petite dame, sympa, accueillante, qui loue deux de ses chambres sur Airbnb. C’est comme ça que j’ai atterri, par un heureux hasard, chez elle.

Elle passe ses journées couchée sur un matelas posé à même le sol, des écouteurs aux oreilles et la télé allumée. Je ne sais pas ce qu’elle fait exactement, entre écouter la musique et regarder la télé. Peut-être a-t-elle connecté sa télé à ses écouteurs, de sorte à en écouter le son sans gêner les autres ? Peu importe.

Je retiens juste que je l’ai rarement vue. Je lui ai rarement parlé aussi. Seulement le jour de mon arrivée et la veille de mon départ, où elle m’a offert de petits gâteaux. Elle a pensé que ça me ferait plaisir, m’a-t-elle dit avec un large sourire. Puis elle m’a embrassé longuement, avant de me remercier de lui avoir offert de petites choses du Burkina, du pays comme elle dit. Du pain de singe et des gâteaux de sésame. Elle a promis de les partager avec une amie française d’origine burkinabè. « Elle va être contente quand je lui dirai que je l’ai reçu de son compatriote que j’ai accueilli. » Puis elle m’a demandé si j’avais aimé mon séjour chez elle, m’a invit » à revenir si je repassais par Paris et si je le souhaitais.

J’ai fini de ranger toutes mes affaires. Je sors de l’appartement, tirant derrière moi ma valise et mon sac de sport et portant en bandoulière mon sac d’ordinateur. Je dépose la clé sur l’armoire près de la sortie, puis claque la porte derrière moi. Je m’engloutis dans l’ascenseur, m’engage à droite sur la rue des cascades jusqu’au croisement de la rue Ménilmontant.

Difficilement, je traîne mes bagages, changeant de main quand l’une est fatiguée. J’arrive enfin à l’arrêt Ménilmontant-Pyrénées. Je demande la direction de la gare Montparnasse… Il faut prendre le bus 96. Je traverse la voie et le premier bus ne tarde pas à arriver. Il est déjà bondé d’élèves accompagnés de leurs parents. J’entreprends donc de rejoindre la station Jourdain pour prendre le métro. Là au moins il y aura de la place et ça ira plus vite ! Je me fous du changement à faire et des bagages que je dois traîner, porter pour monter ou descendre des escaliers, sur une longue distance, esquiver les passants qui courent, zigzaguent, dansent.

À peine ai-je commencé à descendre les marches de la station Jourdain que j’entends comme une massue qui s’abat lourdement sur mes tympans, la voix glaçante de cette bonne dame qui m’annonce : « Le métro est fermé, il est en panne. » Pas de chance, je dois repartir sur mes pas, parcourir la même distance avec tous mes bagages. Aussi lourds qu’ils soient, cette putain de valise et ce foutu sac de sport. Je regrette d’avoir opté pour cette solution de dernière minute, je regrette d’être venu en France et d’avoir prolongé autant mon séjour. Tout ce qui m’arrive est entièrement de ma faute. Je l’ai bien cherché.

Je pense à prendre un taxi. « Mais les taxis ne courent pas les rues à Paris, François ! Il faut les réserver à l’avance ! », je me sermonne. Je me résous finalement à faire marche arrière. Au pas de course, je rejoins très vite la station Ménilmontant-Pyrénées. Malgré tous mes efforts, je ne peux attraper le bus qui est arrêté là. D’ailleurs je n’ai pas compris pourquoi des personnes étaient arrêtées à cette station sans monter dans le bus. Lorsque le suivant arrive, je me précipite pour monter. Je dois passer par la porte du milieu. Avec tous mes bagages, je n’aurais pas pu traverser tout ce monde entassé, serré, agglutiné pour valider mon ticket et continuer vers l’arrière du bus. Alors je reste là, quitte à ne pas composter mon ticket et à risquer d’avoir des ennuis…

Je passe tout mon temps à sursauter quand le bus s’arrête et que les gens montent et descendent. Je prie Dieu qu’il n’y ait pas un contrôleur qui monte. Je surveille aussi ma montre et le trajet restant à parcourir. J’étais très en retard. Tous les scenarii se bousculent dans ma tête. Rester sur Paris ? Mais chez qui ? Pour quoi ? Repartir sur Ouaga ? Et mes billets de train, mes plans avec mes amis ? Comment modifier mon billet d’avion ? Prendre un autre ticket de train ? Combien ça coûterait ? Puis j’en viens à douter même de la destination du bus. Sophie, que j’ai vue la veille avec Moussa, m’avait-elle bien indiqué le bus à prendre ? La bonne direction ? Lui ai-je bien dit que c’était la gare Montparnasse et non la gare du Nord ? C’est un volcan violent dans ma tête. Même si j’essaie de garder mon calme, je bouillonne de l’intérieur. Je transpire par un temps de 15 degrés. Mon cœur bat de plus en plus fort. Surtout quand le bus est bloqué par un camion de travaux, des piétons ou un feu tricolore. Je les maudis, je leur en veux de me mettre en retard. Ma responsabilité n’est en aucun cas engagée.

Nous arrivons enfin à la Gare Montparnasse-Bienvenüe. Je sors furtivement mon billet de train, vérifie le numéro train, puis me précipite, presqu’au pas de course, vers le train, cherchant avec des yeux hagards ma voiture. Pas de bol ! Deux policiers, l’un blanc et l’autre noir, m’arrêtent, me demandent de me mettre à l’écart. Bien sûr, avec autant de bagages, visiblement en panique, comment pouvais-je échapper à un contrôle au faciès ? J’étais le prototype de l’Africain sans papiers à Paris, qui essaye de plier bagage et de tenter sa chance dans d’autres contrées de France. Là où il y a moins de contrôles, moins d’emmerdements, moins d’occasions de se faire chier.

« Que faites-vous à Paris ? », me demande le policier noir après avoir demandé mes papiers d’identité. « J’étais à Malte pour une formation et j’en ai profité pour faire un tour en France, pour voir des amis », je lui répond, tout en lui tendant mon passeport.

 » – Quelle formation ?

– Le diplôme européen en gestion de projets culturels

– Vous habitez à Paris ?

– Non, j’habite à Ouaga.

– J’ai été à Ouaga il y a quelques temps. C’était sympa ! »

Il tente de sympathiser, peut-être de détendre l’atmosphère, peut-être de me rassurer. Peu importe, ça n’avait pas vraiment d’importance à ce moment-là.

« Ah c’est bien ! », je lui dis, ne sachant pas trop quoi répondre.

« Avez-vous, dans vos bagages, des affaires qui concernent la douane : une forte somme d’argent, des stupéfiants, des cigarettes en grande quantité, des médicaments, de l’alcool ? »

Je réponds par NON à chaque question posée, machinalement. Ayant peur d’avoir des ennuis, je réponds OUI à la question sur l’alcool car, en effet, j’ai une bouteille de Rakiya dans ma valise, que m’a offerte Elie, l’un des responsables du diplôme.

À cette réponse par l’affirmative, les policiers entreprennent de fouiller mes bagages. Je m’avance pour aider à déballer mais ils m’enjoignent de rester à ma place, dos contre la plaque publicitaire, et de laisser faire. Je m’exécute.

« Vous n’avez rien dans vos bagages qui peut blesser mon collègue ? », reprit-il, enchaînant les questions comme des rafales.

« Non. »

« Vous voyagez beaucoup ! », dit-il, tout en continuant à feuilleter mon passeport, s’attardant sur mes visas, tandis que le policier blanc fouillait mes bagages.

– Vous restez combien de temps en Europe ?

– Vingt jours. Je vais à Bordeaux, puis à Marseille avant de prendre mon vol retour pour Ouaga à Bruxelles.

– Bonne journée, monsieur !

– Merci !

Je referme ma valise et mon sac et poursuis mon chemin. Comme pour me rassurer moi-même ou me mettre en confiance, je m’arrête à quelques pas de là pour demander aux agents de la SNCF où se trouve ma voiture. Puis je prend place dans le train, à l’étage.

Comme des flashbacks, toutes les images de ma course folle pour rejoindre la gare et de mon contrôle par les policiers refluent. Je n’arrive pas à les chasser de mon esprit pour penser à la suite de mon trajet et de mon périple à travers la France.

Je finis par me consoler du fait qu’à côté de moi, une dame blanche se faisait fouiller aussi, ainsi que ses bagages. Était-elle arabe ou caucasienne ? Je ne saurais le dire. Était-ce un contrôle au faciès ? Peu importe, le pire est derrière moi. Il faut plutôt penser à Bordeaux, cette ville que j’ai toujours voulu visiter pour avoir collaboré avec certains de ses acteurs culturels et de ses théâtres. De plus, malgré tout, je n’ai pas raté mon train ! Au final, tout est bien qui finit bien ! Enfin, c’est ma philosophie pour résister.

François Bouda
Carnet de voyage, 26 octobre 2018
Quelque part en France dans le TGV en direction de Bruxelles

Circulez ! Le reste on s’en fout.

Panneaux-en-boutique

© François Bouda

Ce texte n’est ni un sermon ni une satire de la société ouagalaise. Il doit se lire comme l’expression des rêveries fantasmées d’un homme décousu. Si vous voulez, c’est en quelque sorte une ode à notre ville-capitale, précisément à sa géographie modale.

Ce préalable posé, maintenant je me lance !

À tous les ré-inventeurs du code de la route, vous qui en écrivez à chaque coin de rue et en tout temps de nouvelles lignes, je vous salue. Votre sens de la spontanéité et l’unicité du langage routier que chacun d’entre vous s’évertue à re-écrire, selon qu’il soit grand ou petit, fort ou faible, n’a de cesse de m’épater. Votre talent est immense !

Je ne sais que vous admirer, très chers et fiers professionnels brûleurs de feux tricolores. Votre haut sens de l’irrespect des règles de vie fait de vous des citoyens d’une rare espèce. Votre capacité de résilience n’a d’égale que votre désinvolture face à l’Autorité et au bien public. Vous devez certainement vous entraîner durement et sans relâche pour passer les « gendarmes couchés [1] », dégager et injurier les VADS [2], percuter et enfourcher les policiers pour enfin remporter la victoire : brûler le feu ! Comme le dit l’adage : « seuls les moutons brûlent le feu [3] ! ».

Ouagadougou, ville-monde, mégalopole au cœur du pays des Hommes intègres, reine des deux-roues, j’admire ta propension à te développer sans retenue. Tel un gros monstre, déployant au loin ses longues mains pour ramener en son sein tout sur son passage, tu engloutis tout : terres arables, espaces publics, ceinture verte, tout y passe. De tout lopin de terre tu en fais un fond de commerce, privilégiant les « gens d’en haut », reléguant à la périphérie les « gens d’en bas », qui s’empilent dans ces non-lotis anarchisants et déshumanisants.

Dans le dispositif urbanistique ouagalais, où ne se profile à l’horizon ni aire de stationnement ni parking public, on ne se plaint pas, on se ré-invente. Alors on stationne où on veut, comme on peut ; on téléphone au volant, on dépasse par la droite ou on roule à contre-sens. En cas d’accident, on fait nous-mêmes le constat, on désigne illico presto le coupable, on lui brûle sa voiture et on lui casse la gueule.

Contre-sens Ouaga

© Souleymane Ouédraogo (Basic Soul)

En fait, nous Burkinabè devrions recevoir le Nobel de l’inventivité et de la débrouille.

Dans le dédale des rues en terre sinueuses ou des avenues d’asphalte crevassées de Ouagadougou, se transformant parfois en mares boueuses, essaiment des panneaux-en-boutique ou des commerces-sur-chaussée. Dans la chaleur suffocante que distribue sans retenue le soleil de plomb, les Ouagalais, pouponnés à petites doses de poussière, se jettent dans le ventre de la ville, mus par les urgences d’une vie devenue incommode.

À pied, sur leurs deux-roues, dans des voitures rutilantes ou dans des taxis-tombeaux délabrés, sur des triporteurs tantôt-motos-tantôt-voitures ou sur des charrettes à traction asinienne, l’homme burkinabè nous offre à voir gracieusement le film de son quotidien tumultueux qui s’écrit et se joue sous nos yeux.

Je ne vous parle pas encore de ces vélos-fourgons ou de ces motos-cargos, engins à tout transporter, rois de l’équilibrisme. Ni de ces motocyclistes-turbos filant à toute allure vers l’insouciance, ni de ces élèves-cortèges écumant, fiers qu’ils sont, chaussée et piste cyclable.

Circulation Ouaga

© Souleymane Ouédraogo (Basic Soul)

Et que sais-je encore de superberies ouagalaises !

À bout de souffle, je m’arrête là. Avant que ne parviennent à mes oreilles cette lourde complainte et cette injonction fracassante des usagers de tous poils : « Monsieur, circulez ! Le reste on s’en fout ».

[1] Renvoient au Burkina Faso aux ralentisseurs ou dos d’ânes.

[2] Volontaires adjoints de sécurité. Ils assistent la police dans la régulation de la circulation routière.

[3] C’est l’inscription sur une pancarte à un feu tricolore à Ouagadougou. Je ne suis pas parvenu à retrouver la photo.

Ma résolution pour 2017

Je ne suis pas un homme à résolutions. Je n’ai pas l’habitude, au moment où une année s’évanouit dans les effluves du passé pour laisser surgir une nouvelle, de décider de relever des défis. Mais il y a des situations qui vous forcent un peu la main. Comme une onde de choc qui vous tétanise et vous sort violemment de vos naïves rêveries. Alors je me lance, du mieux que je peux !

Ma résolution pour 2017

©Soly Volnà

Ma résolution prend racine dans un ramassis d’états d’être rageurs, un ras-le-bol qui remonte bouillonnant à la surface, une manifestation exogène des douleurs infligées à mon cœur, des abus de ma munificence, de la part de gens bêtes et méchants. D’une main ils vous offrent leur sourire éblouissant et vous aveuglent de leurs bonnes intentions, de l’autre main, ils vous plantent, bien profond, un poignard dans le cœur. Je ne veux pas pleurer sur mes malheurs. Je ne veux pas me morfondre sur mes trajectoires avortées. Je me promets juste de ne plus jamais me faire marcher dessus, ni de près ni de loin. Peut-être que ma personnalité en pâtira, sait-on jamais ? Mais c’est là la nouvelle carrure d’un homme qui se met vent debout contre les impostures, les ignominies et les tromperies.

Ma résolution joue la fonction d’une odyssée cathartique. Marchant le long de ce mur vert de cocotiers luxuriant, emporté par la musique houleuse de l’océan bleu, contemplant le ballet blanchâtre des vagues qui déferlent, mon esprit prend des vacances. Il va se balader loin, il se permet des échappées rêvées que nul ne saurait imaginer. Lorsqu’il revient dans son lit, tout mon être est en extase et en paix avec lui-même. De cette évasion je renais de mes cendres, tel un phœnix. Je reprends pied sur terre et regarde la réalité en face. Le sourire s’invite à la fête, l’espoir aussi.

Ma résolution porte mon regard sur l’horizon qui se dresse devant moi. Sur l’eau tanguent mes rêves, mes aspirations, soufflés par les vagues qui les traînent au large. Sur la rive se trouvent bien de choses. Je rêve qu’ils accostent et prennent leurs aises, avant de lever l’ancre à nouveau pour d’autres cieux.

Ma résolution pour 2017 c’est d’être moi, de retrouver ma part d’intériorité véritable, débarrassée de toutes les fioritures. Un homme renouvelé qui prend les choses en main, qui par un mécanisme auto-réparateur sait rebondir sur les écueils de la vie et imprimer la cadence de sa marche vers un horizon radieux.

Comment j’ai redécouvert la Côte d’Ivoire

Assinie

© François Bouda │ Assinie

Récemment, dans le courant de mai à juin de cette année, j’ai séjourné en Côte d’Ivoire. Je n’y avais pas remis les pieds depuis deux ans. J’avais donc hâte de retrouver les miens. Mais j’étais loin de penser vivre, sur cette terre qui m’a porté en son sein, des aventures aussi passionnantes qu’hilarantes ! Voici le récit d’un court séjour au pays des éléphants décidément pas comme les autres.

Assinie, ce petit coin de paradis
J’ai retrouvé Assinie dans sa plus grande splendeur, toujours rayonnante et séduisante. Écouteurs aux oreilles, je prenais plaisir à parcourir sa belle plage au sable fin blanc, bordée d’un beau mur verdoyant de cocotiers élancés. Sur le parcours, je croisais des pêcheurs jetant leurs filets à l’eau et ramenant du poisson frais qu’ils revendaient aussitôt. J’assistais, curieux, au départ en masse des pirogues que des hommes et des enfants, tous baraqués, jetaient à la mer. J’admirais les figures spectaculaires que surfeurs et bodyboardeurs dessinaient en suivant le courant de ces vagues déferlantes qui venaient baigner le littoral de leur écume blanchâtre. Chaque jour était jour de promenade ; et chaque promenade offrait son spectacle d’hommes, de femmes et d’enfants profitant à cœur joie de la brise fraîche ou des merveilleux couchers de soleils.

« Assinie est devenue Beyrouth », écrivais-je dans un précédent billet pour constater la métamorphose spectaculaire de cette belle petite station balnéaire. Cette mue se poursuit toujours. Maintenant Assinie est aussi en train de devenir Ouaga, tant le nombre de motos s’accroît de façon exponentielle. Cette transformation d’Assinie se constate aussi dans le déploiement progressif des services publics et des commerces. Comme ces deux policiers – s’ils en furent – se postant à un carrefour stratégique, ce croisement de trois voies reliant Abidjan, le village d’Assouindé et la plage. Impossible de passer outre.

À hauteur de ce carrefour donc, ces policiers veillent au grain. Vêtus de pantalons jeans bleu ciel, de maillots de foot de clubs européens, de lêkês, ces sandales en plastique très prisés en Côte d’Ivoire, et de brassards oranges avec l’inscription « Police », ils accostent à tout va les motocyclistes, contrôlent les pièces des motos et la puissance de leurs moteurs. Chaque opération sert de prétexte pour extorquer de l’argent, que l’on soit en règle ou pas.

Un jour, me rendant à moto au quartier Terminal, je croise à ce fameux carrefour mon frère cadet. Les policiers lui avaient confisqué sa moto. Comme tous les autres usagers, mon frère avait tous les papiers requis. Le problème, encore une fois comme tous, il n’avait pas porté de casque. « Quelle absurdité ! », me suis-je offusqué. En fait, ici les motifs des infractions ne sont jamais connus à l’avance. Ils peuvent varier suivant l’humeur du moment. Dans tous les cas, il faut de gré ou de force glisser à ces policiers quelques pièces sonnantes et trébuchantes avant de pouvoir recouvrer la liberté.

Se déplacer à Abidjan, un vrai parcours du combattant
D’Assinie je me rendais souvent à Abidjan. Abidjan, je ne connais pas vraiment. Je l’ai toujours traversée, de façon furtive. Mes allées et venues m’ont permis de redécouvrir la ville sous un autre jour. Ce qui m’aura le plus fasciné, en dehors de sa frénésie tumultueuse, de ses folies tapageuses dans ses gares ou sur ses routes, de sa gastronomie succulente et variée, c’est bien sa géographie modale. En fait, se déplacer dans cette mégalopole en empruntant son vaste réseau de transport en commun est un vrai parcours du combattant pour qui n’y est pas habitué.

Faire un trajet en gbaka n’a rien d’étonnant, il est vrai, mais toute la stupéfaction vient de la vie qui s’organise autour de cet univers atypique de la mobilité urbaine abidjanaise. Les apprentis, à la recherche de clients gesticulent, grimacent, hèlent, crient à tue-tête les noms des destinations. Leur flot endiablé ne craint point d’écorcher les fins des mots ni de se transformer en une mélodie saccadée, rappée ou chantée.

Une fois les passagers à l’intérieur du minibus, le chauffeur démarre en trombe, tant pis si vous n’êtes pas encore assis. Digne d’une vraie fiction hollywoodienne, les apprentis courent après le bus en marche, s’agrippent et ferment brutalement la portière derrière eux. La tête par-dessus le pare-brise, ils continuent leur gesticulation et leur litanie martelée à la recherche de clients. Impolis « à flairer comme un bouc les fesses de sa maman », selon la formule d’Ahmadou Kourouma, les apprentis sont d’une agressivité inouïe. Ils ne s’embarrassent point de vous traiter de tous les noms d’oiseaux, pour peu que vous manquiez de monnaie. En fait disposer de l’appoint constitue une exigence obsessionnelle. Tant et si bien que s’est développé un commerce de la petite monnaie. Mais le plus intriguant c’est l’étonnante capacité mémorielle des apprentis. Très bons physionomistes, ils repèrent les lieux de montée de chaque passager et fixent le tarif de la course. Le tarif n’est jamais le même, selon que l’on soit monté à la gare ou que l’on soit un « nouveau monté ».

Lancé sur les grandes artères de la ville, le passager assiste à une véritable course automobile, un peu comme dans Fast and Furious. Sur les trottoirs, on y monte comme on en redescend, tandis que le klaxon, quant à lui, ne marche plus comme un avertisseur sonore, mais sert désormais à alerter les clients qu’on recherche incessamment. À Abidjan se déploie une dualité d’une force étonnante, sur ses larges avenues, défoncées ici et carrossables par là, les hautes tours dans ses quartiers huppés ou les taudis dans ses quartiers populaires, ses grandes surfaces à l’européenne tout comme ses échoppes de fortune, ses maquis bondés ou ses lieux de vie réservés à l’élite abidjanaise.

Résidence Houphouet

© François Bouda │ Résidence du président Houphoüet Boigny à Yamoussoukro

 Dans l’entre-deux d’une drague croustillante
Lors de mon séjour, je décide de rendre visite à mon autre petit frère à Yamoussoukro, où il suit des cours de génie civil. Cette ville, capitale politique de la Côte d’Ivoire, je ne l’avais traversée aussi que quelques rares fois. De mes souvenirs d’adolescent, je ne gardais que l’image de ses grandes avenues.

Mais en fait, Yamoussoukro c’est bien plus que ça. Outre la Basilique Notre-Dame de la Paix qu’elle abrite fièrement, la plus grande au monde, la ville révèle en son aspect architectural et urbanistique la folie des grandeurs du premier président Félix Houphouët Boigny. Il n’existe aucune avenue qui ne soit bitumée ni éclairée. Certaines d’entre elles non fréquentées ont fini par se perdre sous un généreux couvert végétal. À la verdure luxuriante, la résidence du président s’étale sur des dizaines d’hectares. Elle abrite les enfants et petits enfants du « Vieux », mais aussi ceux de ses anciens employés. La basilique, quelle merveille !, mais surtout quelle folie ! Combien a coûté cette bâtisse unique au monde ? « On ne compte pas ce qu’on donne à Dieu », répondit le guide qui se contenta de citer le « Vieux ».

Sur le trajet de Yamoussoukro donc, j’assistai malgré moi, pris en sandwich entre une femme et un homme, à une séance de drague hors pair. Mais ce n’est pas tant la tactique de l’homme qui m’intrigua que le génie déployé par chacun des protagonistes pour se faire bonne impression. Lui, un homme dans sa quarantaine, d’un noir ciré, taille moyenne, un embonpoint. Elle, élancée, teint clair, généreuse dans ses formes, d’une beauté électrisante.

« Tu es jolie ooooh », lança l’homme.

Montrant sa bague, comme pour freiner l’homme dans son élan, la femme lui jeta à la figure un doux merci appuyé d’un large sourire.

« Ah tu es mariée ? », se résolut l’homme.

« Oui, mais mon mari et moi, nous avons décidé de vivre séparément », répliqua-t-elle avant de poursuivre : « Lui est en Europe et moi en Côte d’Ivoire, ici. Là je rentre d’Abidjan où j’ai été interprète auprès de partenaires étrangers. En fait je parle trois langues : français, anglais, allemand ».

Bluffé, l’homme continua d’apprécier : « Hum ! En plus d’être jolie, tu es intelligente comme ça ! ».

« Merci ! J’ai grandi aux Etats-Unis… Et j’ai même trois nationalités », renchérit-elle, comme pour achever son courtisan.

Jusque là, rien de son accent ni de ses petites phrases en anglais, jetées entre deux phrases, ne semblaient confirmer ses dires. Puis un long silence. Réagissant à une chanson de Fally Ipupa qui s’échappait allègrement des enceintes du bus, l’homme fit une déclaration d’amour des plus déconcertantes.

« Fally Ipupa, c’est mon fan même ! ».

Dans la foulée, sans même dire mot, la femme entreprit de jouer sur son portable un clip du chanteur congolais. Certainement, voulait-elle prouver qu’elle partageait avec son admirateur le même goût musical ! Ce clip, commenta-t-elle, l’artiste l’aurait tourné à New York.

Et l’homme de réagir : « Manhattan est la plus belle ville du monde ! ».

« Han han, Manhattan c’est vraiment une belle ville dê !», acquiesça-t-elle.

Puis silence radio jusqu’à destination. Voilà comment s’achève une partie de drague ordinaire ayant viré au coup de théâtre, joué entre délirante supercherie et innocente inculture. Et ainsi s’évanouissent dans l’océan de l’insolite ces petits bouts de vie glanés ça et là au cours de cette aventure inoubliable.

Pauvres intègres, ces Burkinabè !

Manif étudiants en 2013

Ph. AFP // Source news.aouaga.com

Par les temps qui courent, la vie au Burkina Faso ressemble à un véritable film de science-fiction, digne de La Planète des singes de Pierre Boulle. Son roman nous apprend bien de choses sur notre profonde bestialité.

Plus besoin d’aller au cinéma pour voir un film ! Les Burkinabè jouent en direct, sur un écran grandeur nature, le quotidien de leur sinistre vie. Avec toute la prudence du monde, lorsque j’emprunte la route sur ma moto, je prie Dieu de me protéger de tous ces usagers fous-furieux, trépignant d’impatience, qui se croient dans le far-West. On se dirait à un rallye Paris-Dakar ! Les feux tricolores ? On s’en branle. On roule partout, tous azimuts, à chauffard qui mieux-mieux.

Vous avez un accident ? Pas la peine d’appeler la police. Si les Koglweogos – ces milices rurales d’autodéfense aux méthodes moyenâgeuses – ne rappliquent pas dans la minute qui suit, ne vous inquiétez pas. Les riverains, juges autoproclamés à la jugeote sélective et partiale, se chargeront de brûler votre voiture et de vous passer à tabac si vous n’avez pas eu la présence d’esprit de prendre vos jambes à votre coup.

Vous voulez un permis de violer ? Venez au Burkina Faso. La preuve, en février dernier, des élèves de Diapaga, à l’est du pays, ont saccagé des infrastructures judiciaires pour exiger la libération de leurs congénères soupçonnés d’avoir abusé sexuellement d’une mineure. En mars dernier, des élèves de Nagaré, à l’extrême est, ont déchiré le drapeau national, pourchassé leurs enseignants jusque dans leurs derniers retranchements et brûlé leurs maisons. La raison ? L’un des leurs a été suspendu, à l’évidence pour indiscipline. En ce mois de mai, bis repetita avec des élèves de Gounghin, localité située entre Koupèla et Fada N’Gourma, où des élèves ont incendié les motos de leurs enseignants. Tout ça pour exiger l’organisation d’examens blancs. Et que dire de cet usager détraqué qui a percuté mortellement un policier tentant de l’arrêter, de ce professeur d’université molesté pour avoir voulu sermonner un jeune qui a brûlé le feu, de ces gendarmeries pillées, incendiées pour un oui ou un pour un non ?

En nous libérant de notre joug autocratique de 27 ans, l’insurrection populaire d’octobre 2014 nous a conféré tous les droits et débarrassé de tous nos devoirs. Sous le perfide slogan du « Plus rien ne sera comme avant », les uns cassent, brûlent, violent et se rendent justice. Impuissants, les autres poussent à chaque incartade un soupir de résignation : « Allons seulement ». Vers où ? Je crois savoir maintenant : vers les profondeurs abyssales de la méchanceté et de la bêtise humaine, disons de la barbarie. Comme quoi pour être intègre au Burkina Faso, il suffit de déconner !

Le vélo à Ouagadougou, entre utilité et marginalité

© Plan Belgique

© Plan Belgique

Le visiteur à Ouagadougou est tout de suite fasciné par le spectacle bluffant qu’offre à voir le ballet incessant de véhicules aussi divers qu’atypiques. La distribution modale fait, en effet, cohabiter, dans les rues sinueuses et poussiéreuses de la ville, une variété d’usagers classiques (voitures, tricycles, deux-roues motorisés ou non, piétons), mais aussi des usagers des plus improbables (ânes et charrettes notamment).

A l’inverse de bien de capitales ouest-africaines, à l’instar de la Côte d’Ivoire et du Sénégal, l’expérience modale est caractérisée par une marginalité du transport en commun et une large diffusion des deux-roues motorisés ou non. C’est ce qui vaut à Ouagadougou l’appellation de capitale des deux-roues.

La place importante du Tour du Faso

Comprendre la place du vélo dans la société ouagalaise permet d’en saisir les pratiques, de dessiner la cartographie de ses utilisateurs, mais aussi de décrire les dynamiques sociales que son utilisation induit, en regard de considérations culturelles.

Le vélo occupe une place prépondérante dans le quotidien des Ouagalais. Son utilisation est d’abord utilitaire, qu’elle soit liée à des pratiques professionnelles (travail, commerce) ou sociales (marché, école, visites sociales, pratiques religieuses, etc.). Cette tradition du vélo se déploie également dans le domaine sportif, avec l’organisation annuelle du Tour du Faso, événement majeur auquel viennent se greffer d’autres expériences sportives du vélo comme le Championnat national de cyclisme, la Boucle du Coton ou les initiatives individuelles pour jeunes, femmes et même enfants. Enfin, non moins important, il est à signaler l’expérience atypique de Sahab Koanda, le Roi de la poubelle, qui à partir de objets de récupération, y compris des pièces de vélos hors d’usage, invente et façonne des œuvres d’art. En outre, il a lancé avec les mêmes matériaux le concept de concert percu-métal où des musiciens réinventent la musique avec des instruments entièrement récupérés.

Le vélo, socialement dévalorisé

Une analyse de la typologie des cyclistes [1] permet de mettre en évidence une couche sociale financièrement démunie, comprenant inactifs, scolaires, étudiants, chômeurs, actifs aux occupations peu rémunératrices et/ou de statut précaire ou évoluant dans le secteur informel (agriculteurs, artisans indépendants ou employés, personnes vivant de petits métiers, vendeurs ambulants). La structure résidentielle [2] de la ville, quant à elle, révèle une concentration des cyclistes dans les quartiers périphériques, rassemblés sous le vocable de non-lotis.

Globalement, le vélo est mal perçu et socialement dévalorisé. Plus utilisé par les pauvres des centres urbains et les populations rurales, le vélo est plutôt associé à l’idée de ruralité et de pauvreté. Nombre de chansons et d’anecdotes en donnent une preuve édifiante, à l’instar du tube à succès du chanteur Zêdess, Ouaga sans char. Derrière cette perception négative du vélo se dessine une correspondance entre hiérarchie sociale et hiérarchie modale [3]. Vecteurs de différentiation sociale, les moyens de déplacement révèlent le statut socio-économique de leurs utilisateurs. Aussi, l’utilisation du vélo met-elle au jour une position sociale défavorisée: le vélo est le moyen de déplacement des pauvres. Cette hiérarchisation sociale se ressent nettement dans l’espace urbain où il y a un dédain en cascade du conducteur de la voiture la plus luxuriante au marcheur, en passant par le motocycliste et le cycliste. C’est une réalité que décrit avec éloquence l’écrivain burkinabè Pierre Claver Ilboudo dans son roman, Adama ou la force des choses, paru en 1987 aux Editions Présence africaine :

« Car dans la société actuelle, on vous situe selon votre moyen de déplacement. Les piétons ne comptent pas. Il y a donc, au bas de l’échelle, ceux qui pédalent ; en deuxième position viennent ceux qui ont un engin à deux-roues à moteur et au sommet se pavanent ceux qui ont une voiture [4] ».

Conséquence, l’usage du vélo parmi les citadins ouagalais diminue, en faveur des moyens de déplacement motorisés, à mesure que ceux-ci accèdent à des revenus financiers plus importants et à un niveau d’instruction plus élevé. Passer du vélo à la moto, puis à la voiture dans le meilleur des cas, marque une forme d’ascension sociale. Une telle situation permet de dire, sans risque de se tromper, que le vélo est un moyen modal transitoire vers de meilleurs lendemains. Cette attitude vis-à-vis du vélo, dont l’utilisation, du reste, relève plus de la contrainte économique que de l’envie, est paradoxale dans un contexte marqué par la précarité économique.

En définitive, l’analyse de la place du vélo à Ouagadougou permet d’éclairer les dysfonctionnements majeurs du transport collectif. Le vélo est une réponse à la crise du transport en commun, mais aussi une réponse aux besoins de mobilité des citadins les plus économiquement faibles. Si des contraintes objectives, comme les conditions climatiques, l’étalement de la ville et l’allongement des distances, limitent son utilisation, le vélo doit aussi faire face à des considérations culturellement ancrées : vélo = ruralité et pauvreté [5].

Ph. haut: www.galeria-out-of-africa.com/ Ph. bas: Vincent Vanhecke

Ph. haut: www.galeria-out-of-africa.com // Ph. bas: Vincent Vanhecke

Notes
[*]
Cet article est une réécriture de mon précédent billet, « Ouaga-deux-roues ou comment entrer dans le secret de Ouagadougou », à l’occasion de ma participation au Congrès Velo-City à Nantes du 2 au 5 juin 2015. Retrouvez mon intervention sur le plateau de TV3 sur le thème « Francophonie, une communauté émergente en faveur du vélo ».

[1] Diaz Olvera Lourdes, Plat Didier, Pochet Pascal. Mobilité quotidienne des citadins à faibles ressources. Les enseignements de Ouagadougou. In: Tiers-Monde. 1999, tome 40 n°160. Études sur la pauvreté, prix agricoles et filières intégrées, nationalistes hindous et développement. pp. 829-848.

[2] Florence Boyer. Croissance urbaine, statut migratoire et choix résidentiels des Ouagalais : vers une insertion urbaine ségrégée ?. Revue Tiers Monde, Presses Universitaires de France. Paris, 2010, pp. 47-64.

[3] Lourdes Diaz Olvera, Didier Plat, Pascal Pochet. Hiérarchie sociale, hiérarchie modale dans trois capitales africaines. BUSSIERE Yves, MADRE Jean-Loup (Eds.). Démographie et transport : villes du Nord et villes du Sud, L’Harmattan, pp. 289-315, 2002.

[4] Cité par Lourdes Diaz Olvera, Didier Plat, Pascal Pochet, 2002, Ibid.

[5] Lourdes Diaz Olvera, Didier Plat, Pascal Pochet, 2002, Ibid.