Assinie, comme je ne l’avais jamais imaginée

Assinie 2

Ce n’est pas un village, ni une ville. C’est une station balnéaire hybride, mêlant un peu des deux. Elle se situe à 80 kilomètres à l’est d’Abidjan, la capitale économique de la Côte d’Ivoire. Véritable petite merveille s’étendant sur vingt kilomètres le long du littoral ivoirien, Assinie a le pouvoir de charmer le premier venu avec son calme reposant, ses sables blancs mouvants, ses longs cocotiers ombrageux et ses belles plages grouillant de monde les fins de semaine.

Pour les touristes, les expatriés et les Abidjanais en général, c’est un petit coin de paradis où l’on vient pour se détendre, décompresser et s’échapper de l’angoisse du boulot, des embouteillages monstres, du tumulte et de la pollution de la ville. Pour eux, Assinie se résume à une flopée d’établissements hôteliers haut de gamme, de restaurants-plage proposant de la cuisine européenne et ivoirienne, de villas luxueuses et de paillotes privées. Un lieu où l’on vient faire des balades en quad ou en bateau, de même que pratiquer du sport (beach-volley, surf, ski nautique, jet-ski…).

Mais pour ceux qui sont nés et qui ont vécu en ce lieu et pour ceux qui y habitent, la vision est tout autre. Assinie est bien plus qu’un simple site touristique ou un camp de vacances. Pour nous, au-delà de cette perception,  il y a avant tout des quartiers, des villages, mais aussi des familles, une vie. À Assouindé où j’ai grandi, on se cherche [1]. Puisque les salaires de gardiens de paillotes ne suffisent pas, puisque les gratifications hebdomadaires des patrons généreux ne permettent pas de joindre les deux bouts, il faut bricoler à côté. Dans les champs de manioc ou d’ananas, dans les cocoteraies, dans le petit commerce, dans les petits boulots (menuisiers, maçons, architectes autodidactes…), ou dans l’exploitation de ce que la nature offre de précieux (tisser des palissades de feuilles de cocotiers, couper de la paille pour les toitures de chaume, faire du petit élevage, etc.). Avant la décennie de crise ivoirienne, vers la fin des années 80 et le début des années 90, bien avant la dévaluation du F CFA, quand Assinie n’avait pas entamé sa mue, la nature était encore plus généreuse et les opportunités foisonnantes.

Alors que, fin 2014, mes pas foulaient à nouveau le sol assinien et que la brise douce et fraîche me caressait le visage, surgissaient de ma mémoire des souvenirs lointains comme des arrêts sur images. Il me revenait ces beaux temps passés avec mes amis : nos trajets à pied sur le chemin de l’école, nos matchs de football interminables, pieds nus, dans le sable ou sur la terre rouge, nos sessions de babyfoot dans la boutique-bar-restaurant de mon père, nos parties de pêche à la lagune… Il me revenait ces après-midis le week-end où, lorsque les patrons étaient absents, les gardiens se payaient le luxe de jouer à la pétanque.Je revoyais les visages de tous ces braves gens qui ont quitté leur bercail dans l’espoir de faire fortune sur cette terre d’Éburnie. Mais combien d’entre eux ont-ils tiré leur révérence, las de n’avoir pas vu la terre promise ? Combien d’entre eux ont-ils dû se résigner à retrouver leurs terres natales, le cœur gros de déception et l’âme en peine ? Combien encore continuent de courber l’échine malgré tout et qui, même au soir de leur vie, espèrent toujours que les fruits tiendront la promesse des fleurs ?

Une chose est sûre : Assinie a bien changé. À la fois humainement et physiquement. Tous mes amis se sont installés à Abidjan et nos voisins, les parents de mes amis d’enfance, ont déménagé. Les chalets d’autrefois ont cédé la place aux châteaux. Les Libanais ont presque tout racheté, les Français ayant dû fuir la crise ivoirienne. « Assinie est devenue Beyrouth », me disait un ami.

Lors de ce dernier séjour à Assinie, j’étais animé par un sentiment trouble : je me sentais merveilleusement bien – et retrouver mes racines –, mais en même temps je me sentais étranger. Assinie se présentait à moi sous un nouveau jour : elle était radieuse, élégante et séduisante. Jamais je n’avais posé sur elle ce regard si nouveau, si différent, si plaisant. En fait, c’est cela la force d’Assinie [2] : plus vous vous éloignez d’elle, plus elle vous attire vers elle.

Assinie

Notes
[1] La formule de la débrouillardise en nouchi, l’argot ivoirien.

[2] Alors que sont écrites ces lignes, résonne avec bonheur dans ma tête cette belle chanson de Tom Frager, Home.

Ouaga-deux-roues [*] ou comment entrer dans le secret de Ouagadougou

© alliance/dpa

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Ouagadougou est une petite ville-monde, débordante d’humanité et de générosité. C’est une métropole villageoise [1], à fière allure, où se cultivent intégrité, optimisme déconcertant et foi inébranlable en l’avenir. Elle offre à voir, dans ses rues sinueuses et poussiéreuses, un ballet incessant de voitures rutilantes, de taxis délabrés, de motocyclettes, de bicyclettes, d’ânes et de charrettes.

Dans ce fouillis, il n’est pas rare d’apercevoir des femmes, bébé au dos, chevauchant leur vélo et portant en équilibre sur la tête un grand plateau de fruits. Ou des hommes engloutis par les poulets et les chèvres qu’ils transportent sur leurs bicyclettes à destination des marchés et des maquis [2] ouagalais. Ou des scolaires et étudiants revenant des cours. Ou encore les balayeuses de la Brigade verte [3] rentrant chez elles après leur service. Il faut comprendre que le vélo, à l’instar de la moto, est avant tout multi-utilitaire : il sert à transporter humains, animaux, marchandises, pneumatique, quincaillerie, etc.

On dit de Ouaga que c’est la capitale des deux roues. Les pistes cyclables aménagées dans les principales artères de la ville, tout comme les nombreux parkings, à l’allure de marchés de cycles, en attestent clairement. Les deux-roues, motorisés ou non, permettent de combler un système de transport en commun défaillant. Mais contrairement à une idée reçue, c’est peut-être la mentalité des Burkinabè qui ne permet pas la mise en place d’une véritable politique de transport public. En effet, l’idée de posséder sa propre maison est aussi vraie et prégnante que celle de posséder son propre moyen de déplacement. Ce qui provoque un étalement de la ville, avec l’apparition des non-lotis [4], un allongement des distances et, finalement, des dysfonctionnements majeurs dans les transports urbains.

Dans cette distribution spatiale de la ville, le vélo occupe une part modale importante, quoique se classant derrière la moto. C’est le moyen de transport le plus accessible de tous. Comprendre la place du vélo dans la société burkinabè informe sur cette fracture sociale grandissante, avec une minorité riche qui s’enrichit et une majorité pauvre qui s’appauvrit. C’est ce que les rappeurs Joey le Soldat et Art Melody dénoncent dans le concept Waga 3000 [5]. Les artistes y rappent le vrai visage, misérable, de la ville, en opposition à Ouaga 2000, ce quartier chic avec ses villas cossues à l’architecture futuriste.

À la hiérarchie modale dans la ville de Ouagadougou correspond une hiérarchisation de la société [6]. Dans le trafic ouagalais, il y a un dédain en cascade du conducteur de la voiture la plus luxuriante au marcheur, en passant par le motocycliste et le cycliste. C’est pourquoi à Ouagadougou, quand on est à vélo, on rêve d’avoir une moto, puis une voiture, signe d’une véritable ascension sociale. Car comme le résume si bien le chanteur Zêdess : « Ouaga sans char, c’est la galère [7] ».

Associé à l’idée de ruralité et de débrouillardise, le vélo, tout comme la moto, est un signe distinctif de la capitale burkinabée, mais aussi objet-témoin de la paupérisation de la population. Tout en servant de moyen modal transitoire vers de meilleurs lendemains, le vélo est également une réponse à la crise du transport en commun. Mais, il peut très bien aussi, quand il n’est plus d’usage, trouver une seconde vie auprès d’un certain Sahab Koanda, le roi de la poubelle, à travers ses inventions métallurgico-artistiques [8] ou son concept de concert percu-métal [9].

Notes [*] Cette expression s’inspire du film documentaire de Idrissa Ouédraogo intitulé : « Ouagadougou, Ouaga deux roues », réalisé en 1984.

[1] Voir à ce sujet le magnifique reportage radiophonique de France Culture « Ouagadougou ville-mondes – escale 1 : Ouaga, ville lumière africaine », produit par Jean Michel Djian et réalisé par Angélique Tibau. L’émission a été diffusée le 21 septembre 2014.

[2] Terme désignant les bars au Burkina Faso et dans d’autres pays de la sous-région ouest-africaine.

[3] Créée en 1995 par la Mairie de Ouagadougou, elle est constituée de femmes assurant le balayage de la ville. Lire à ce sujet : Merneptah Noufou Zougmoré,              « Brigade verte : Ces femmes balayeuses et fières de l’être », L’Événement. L’article a été publié sur le site de Lefaso.net le 19 septembre 2005.

[4] Terme employé pour désigner les quartiers périphériques de Ouagadougou, constitués de maisons en terre installées anarchiquement sans viabilisation préalable. C’est en quelque sorte des villages urbains ne bénéficiant pas de services de base comme l’eau et l’électricité. Consulter à ce sujet: http://www.issp.bf/Publications/OPO/Focus/OuagaFocus_2012_3_FR.pdf
[5] Julien Le Gros, « Waga 3000: ‘‘l’autre visage de Ouaga’’. Portraits d’Art Melody et Joey le soldat », Africultures, 23 mars 2013.

[6] Diaz Olvera Lourdes, Plat Didier, Pochet Pascal, « Mobilité quotidienne  des citadins à faibles ressources. Les enseignements de Ouagadougou » in Tiers-Monde, 1999, tome 40 n°160, Études sur la pauvreté, prix agricoles et filières intégrées, nationalistes hindous et développement, pp. 829-848.

[7] Le terme « char » signifie motocyclette. En raison de la faiblesse du système de transport en commun, se déplacer dans la ville de Ouagadougou devient problématique lorsqu’on n’a pas de moyen de déplacement. Écouter à ce propos la chanson de Zêdess intitulée : « Ouaga sans char ».

[8] http://www.galeria-out-of-africa.com/fr/browse/page/shop.browse/category_id/28

[9] http://www.ateliers-frappaz.com/residence-kokondo-zaz-sahab-koanda.