Circulez ! Le reste on s’en fout.

Panneaux-en-boutique

© François Bouda

Ce texte n’est ni un sermon ni une satire de la société ouagalaise. Il doit se lire comme l’expression des rêveries fantasmées d’un homme décousu. Si vous voulez, c’est en quelque sorte une ode à notre ville-capitale, précisément à sa géographie modale.

Ce préalable posé, maintenant je me lance !

À tous les ré-inventeurs du code de la route, vous qui en écrivez à chaque coin de rue et en tout temps de nouvelles lignes, je vous salue. Votre sens de la spontanéité et l’unicité du langage routier que chacun d’entre vous s’évertue à re-écrire, selon qu’il soit grand ou petit, fort ou faible, n’a de cesse de m’épater. Votre talent est immense !

Je ne sais que vous admirer, très chers et fiers professionnels brûleurs de feux tricolores. Votre haut sens de l’irrespect des règles de vie fait de vous des citoyens d’une rare espèce. Votre capacité de résilience n’a d’égale que votre désinvolture face à l’Autorité et au bien public. Vous devez certainement vous entraîner durement et sans relâche pour passer les « gendarmes couchés [1] », dégager et injurier les VADS [2], percuter et enfourcher les policiers pour enfin remporter la victoire : brûler le feu ! Comme le dit l’adage : « seuls les moutons brûlent le feu [3] ! ».

Ouagadougou, ville-monde, mégalopole au cœur du pays des Hommes intègres, reine des deux-roues, j’admire ta propension à te développer sans retenue. Tel un gros monstre, déployant au loin ses longues mains pour ramener en son sein tout sur son passage, tu engloutis tout : terres arables, espaces publics, ceinture verte, tout y passe. De tout lopin de terre tu en fais un fond de commerce, privilégiant les « gens d’en haut », reléguant à la périphérie les « gens d’en bas », qui s’empilent dans ces non-lotis anarchisants et déshumanisants.

Dans le dispositif urbanistique ouagalais, où ne se profile à l’horizon ni aire de stationnement ni parking public, on ne se plaint pas, on se ré-invente. Alors on stationne où on veut, comme on peut ; on téléphone au volant, on dépasse par la droite ou on roule à contre-sens. En cas d’accident, on fait nous-mêmes le constat, on désigne illico presto le coupable, on lui brûle sa voiture et on lui casse la gueule.

Contre-sens Ouaga

© Souleymane Ouédraogo (Basic Soul)

En fait, nous Burkinabè devrions recevoir le Nobel de l’inventivité et de la débrouille.

Dans le dédale des rues en terre sinueuses ou des avenues d’asphalte crevassées de Ouagadougou, se transformant parfois en mares boueuses, essaiment des panneaux-en-boutique ou des commerces-sur-chaussée. Dans la chaleur suffocante que distribue sans retenue le soleil de plomb, les Ouagalais, pouponnés à petites doses de poussière, se jettent dans le ventre de la ville, mus par les urgences d’une vie devenue incommode.

À pied, sur leurs deux-roues, dans des voitures rutilantes ou dans des taxis-tombeaux délabrés, sur des triporteurs tantôt-motos-tantôt-voitures ou sur des charrettes à traction asinienne, l’homme burkinabè nous offre à voir gracieusement le film de son quotidien tumultueux qui s’écrit et se joue sous nos yeux.

Je ne vous parle pas encore de ces vélos-fourgons ou de ces motos-cargos, engins à tout transporter, rois de l’équilibrisme. Ni de ces motocyclistes-turbos filant à toute allure vers l’insouciance, ni de ces élèves-cortèges écumant, fiers qu’ils sont, chaussée et piste cyclable.

Circulation Ouaga

© Souleymane Ouédraogo (Basic Soul)

Et que sais-je encore de superberies ouagalaises !

À bout de souffle, je m’arrête là. Avant que ne parviennent à mes oreilles cette lourde complainte et cette injonction fracassante des usagers de tous poils : « Monsieur, circulez ! Le reste on s’en fout ».

[1] Renvoient au Burkina Faso aux ralentisseurs ou dos d’ânes.

[2] Volontaires adjoints de sécurité. Ils assistent la police dans la régulation de la circulation routière.

[3] C’est l’inscription sur une pancarte à un feu tricolore à Ouagadougou. Je ne suis pas parvenu à retrouver la photo.

Une réflexion au sujet de « Circulez ! Le reste on s’en fout. »

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