La Culture dans le post-2015. Analyse des éléments de la durabilité. [*]

© James Hercule

© James Hercule

Le 19 juillet 2014, le Groupe de Travail Ouvert (GTO) sur les Objectifs de Développement Durable (ODD) clôturait sa treizième session par l’adoption de son rapport. Cela sert de prétexte pour remettre sur la table des débats la problématique du lien entre culture et développement, et surtout pour questionner la place de la dimension culturelle dans le programme de développement post-2015. A-t-on, enfin, dépassé les grands discours d’intention pour entrer dans une véritable logique d’action ?

La culture dans le post-2015, pilier ou faire-valoir ?
Le document récapitulatif des propositions du GTO compte vingt pages pour dix-sept objectifs. Dès les premières lignes, l’éradication de la pauvreté est déclinée comme le défi majeur du monde actuel, une condition sine qua non du développement durable. Il ne s’agit plus d’un plan de rattrapage des pays développés par les moins avancés. Il est question ici de finaliser les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) et de faire face aux nouveaux défis. Pour cela,il revient à chaque État de définir sa propre vision et d’utiliser, à bon escient, ses ressources, en fonction de son contexte et de ses priorités. On passe d’une recherche effrénée de la croissance économique à la poursuite d’un bien-être social global. Ce qui marque une évolution significative et une démarcation nette d’avec les premières théories développementalistes.

Le document rappelle les trois piliers du développement durable que sont l’efficacité économique, la qualité environnementale et l’équité sociale. En s’intéressant à la qualité de la vie humaine (logement, alimentation, santé et éducation), le volet social recoupe, en certains points, notamment sous l’angle de la finalité, la dimension culturelle. Si plusieurs organisations, avec en tête l’UNESCO [1], militent pour que la culture soit reconnue comme le quatrième pilier du développement, celle-ci n’est évoquée que substantiellement dans le rapport. Sans jamais dépasser la simple évocation de son importance.

Sur vingt pages, la culture n’est mentionnée que quatre fois. Dans l’introduction, le point 9 évoque la Déclaration de Rio+20 qui reconnaît explicitement la capacité de toutes les cultures et de toutes les civilisations à contribuer au développement durable. Ensuite, la culture refait son apparition dans l’objectif 4 sur  » l’éducation et l’apprentissage tout au long de la vie « . Ici la diversité culturelle et le rôle de la culture dans le développement sont décrits comme moyens, parmi tant d’autres, d’acquérir le savoir et les compétences nécessaires pour promouvoir le développement durable. Au niveau de l’objectif 8 sur  » la croissance économique et les emplois décents « , c’est la valeur marchande de la culture qui est mise en avant. Les politiques mises en place devront permettre, d’ici à 2030, de promouvoir un tourisme durable capable de créer des emplois et de promouvoir les cultures et les produits locaux. Enfin, dans le point 12 abordant la question des  » modèles de consommation et de production durables « , il est question des mécanismes de mise en œuvre et d’évaluation des impacts du tourisme durable.

Au terme de ce rapport, nul besoin de s’appeler Cassandre ou Protée pour se rendre compte que la culture continue de faire face à des blocages institutionnels et politiques. C’est à croire que la culture sert, malgré les apparences trompeuses d’une conviction ancrée dans plusieurs décennies de lutte, un discours démagogique, voire un effet de mode. Sans aucune profondeur pouvant se traduire de façon concrète dans le prochain programme de développement post-2015.

Mais que peut réellement la culture quand, dans un contexte globalisé, de nouveaux défis se posent au monde, incluant, entre autres, terrorisme international, crises politico-militaires, changement climatique, catastrophes naturelles, austérité économique et crises épidémiques ? Dans les pays en développement, surtout en Afrique, où tout est prioritaire, les urgences du moment autorisent-elles objectivement à s’intéresser à la culture ?

La culture, une alternative efficace pour la durabilité du développement
Pour justifier le sous-développement des pays du Sud, plusieurs substrats de leurs cultures ont été remis en cause par les économistes et théoriciens du développement : idéologie parasitaire, manque d’organisation et d’esprit d’initiative, etc. Il a été également évoqué d’autres blocages comme la désorganisation des systèmes socioculturels et socio-économiques, inhérente au projet colonial. D’aucuns ont même avancé une mentalité préscientifique et prélogique chez les Africains notamment, aggravée par un penchant hédoniste.

Pour se développer, les pays en question devaient produire la croissance économique, en procédant par mimétisme servile des modèles de développement européo-centrés. Du fait de son caractère intangible, qualitatif, dynamique et évolutif, la culture a longtemps été jugée incompatible par les économistes avec le développement, supposé être quantitatif, quantifiable, avec des effets matériels [2].

Or à quoi a abouti l’imposition d’un modèle de développement, inadapté aux spécificités locales, si ce n’est qu’à l’échec des différents plans qui en ont découlé ? En ignorant littéralement l’aspect humain du développement, la croissance économique a entraîné implicitement la perte d’identité, tout comme elle a davantage contribué à creuser les inégalités sociales.

L’échec de l’approche purement économiste du développement a donc conduit les spécialistes à considérer d’autres aspects du développement. Les soubresauts de cette prise de conscience remontent à la première conférence des Nations Unies sur l’environnement à Stockholm en juin 1972. Après la Déclaration de Mexico sur les politiques culturelles en 1982, la réflexion sur le lien entre culture et développement va s’amorcer, à l’aube des années 1990, avec le rapport Pérez de Cuéllar, Notre diversité créatrice, de la Commission mondiale de la culture. Tout comme l’entrée en jeu de la Banque mondiale qui organise, sous l’impulsion et avec l’UNESCO, en octobre 1999 à Florence (Italie), la conférence sur le thème :  » La culture compte : financement, ressources et économie de la culture pour un développement durable ». D’autres événements, ayant fait date, méritent d’être évoqués ici à juste titre : la publication du Rapport mondial sur le développement humain du PNUD (2004) [3], consacré à « la liberté culturelle dans un monde diversifié », la Déclaration universelle de l’UNESCO sur la diversité culturelle (2001), la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles (2005), l’Agenda 21 de la culture (2004), etc. [4].

Plus récemment, en reconnaissant le lien direct entre la culture et les trois piliers du développement durable, ainsi que la paix et la sécurité, mais aussi en affirmant la culture comme moteur et catalyseur du développement durable, la troisième résolution de l’ONU [5] sur  » culture et développement durable  » constitue, selon certains analystes, une avancée significative pour le programme de développement post-2015. En 2013, lors de sa Revue ministérielle [6], l’ECOSOC [7] inscrivait spécifiquement, pour la première fois, à son ordre du jour, les affaires culturelles comme l’un des thèmes de débat. Publiée le 17 mai 2013, la Déclaration de Hangzhou [8] plaide fortement en faveur de l’intégration d’un objectif centré sur la culture dans le programme de développement post-2015. Enfin, mentionnée dans moins de 30% des plans-cadres des Nations Unies pour l’aide au développement en 2006, la culture est passée en 2013 à un taux de 70% [9].

Mais concrètement que peut apporter la culture dans la durabilité du développement ?
Bon nombre de défenseurs de la cause culturelle avancent l’argument suivant : la culture permet d’agir sur les aspects sociaux, économiques et environnementaux du développement. Du fait de leur plasticité, les traits culturels portent en eux les valeurs intrinsèques devant permettre d’apporter des solutions durables pour le développement.

Pour exploiter ce potentiel, il faudrait oser une véritable révolution culturelle. Dans un contexte mondialisé et diversifié, le prisme de l’interculturalité apparaît comme un impératif [10]. Cette interculturalité permet une appropriation, et une adaptation aux sujétions locales, des savoirs scientifiques et technologiques par toutes les couches sociales et leur implication dans les efforts de développement. Il faut trouver une approche permettant de mettre en valeur les effets d’influences réciproques entre culture et développement à travers une politique capable d’accélérer le progrès économique et le changement culturel [11].

L’exemple du miracle asiatique est, à cet égard, édifiant. En adoptant des orientations culturelles modernistes, ancrées dans un traditionalisme séculaire, les économies asiatiques hautement performantes [12] ont réussi à agir sur certains facteurs comme l’épargne, l’innovation, l’importance des investissements locaux et la planification familiale, et à inverser la tendance [13].

Comme tout autre domaine, la culture, sous toutes ses formes, est une composante essentielle du développement durable. Elle représente un secteur économique porteur, stimule la créativité et l’innovation, génère des revenus et crée des emplois. Ces dix dernières années, la communauté internationale s’est évertuée à en réunir les preuves, basées sur la conceptualisation d’une économie dite créative [14]. En la matière, l’UNESCO a mis sur pied un projet pionnier de recherche appliquée visant à identifier une batterie d’indicateurs, prenant en compte plusieurs domaines : l’économie, l’éducation, le patrimoine, la communication, la gouvernance, les questions sociales et l’équité entre les sexes. De son côté, l’OIF [15], à l’instar d’autres organisations, a mis en place une politique de soutien au développement des industries créatives dans les pays africains [16].

En 2011, le commerce mondial des biens et services créatifs a atteint un record de 624 milliards de dollars, tandis qu’entre 2002 et 2011, les exportations de biens créatifs ont augmenté chaque année en moyenne de 12,1% dans les pays en développement [17]. Lors d’un débat thématique sur la culture et le développement de la 67ème session de l’Assemblée générale de l’ONU, Madame Irina Bokova, Directrice générale de l’UNESCO, affirmait que l’industrie du cinéma et de la vidéo représentait le deuxième secteur économique nigérian, l’un des moteurs économiques de l’Inde et 10% du PIB de l’Indonésie [18].

Par ailleurs, la culture a ceci de particulier qu’elle donne un visage humain au développement. En effet, tout en apportant des solutions innovantes et efficaces à la réduction de la pauvreté, elle crée les conditions idoines pour l’inclusion sociale, la prévention des conflits, une éducation de qualité, la protection de l’environnement et la promotion des identités culturelles. L’homme, précisons-le, doit être le centre de tous les projets de développement. C’est en cela que cette assertion du poète-président Léopold Sédar Senghor fait sens :

«  Comme chef d’État, j’ai toujours pensé que l’homme, c’est-à-dire la culture, était au commencement et à la fin du développement «  [19].

Au risque de tomber dans un truisme, il s’agit de réaffirmer avec force conviction que la culture contribue efficacement au développement durable. Elle lui donne un visage humain en agissant sur les variables économiques, sociales et environnementales.

Les actions de plaidoyer des États, des organisations et des acteurs du développement pro-culture doivent se poursuivre et se renforcer. Cela afin de lever les équivoques et de faire en sorte que la culture puisse pleinement jouer son rôle de moteur et de levier du développement. Bien entendu, en prenant garde, dans la monstration d’une culture à potentiel économique, de ne pas tomber dans ce que l’universitaire Jean-Michel Lucas qualifie de piège du  » réalisme culturel « , tueur d’humanité. C’est-à-dire vouloir traiter les acteurs culturels et les artistes comme des armes de choc. On devra toujours avoir à l’esprit les enjeux éthiques des politiques culturelles, mettant l’accent sur la qualité des rapports de l’homme à l’homme [20].

Sortir la culture du carcan de l’instrumentalisation et de la sous-évaluation doit être la priorité. Que la culture cesse d’être un ornement, voire une réalité banale, à côté du triptyque économie, inclusion sociale et environnement. Pour reprendre les termes de Michaëlle Jean, candidate au poste de secrétaire générale de la francophonie, des 29 et 30 novembre prochain :

« À nous, les peuples des Nations Unies de faire en sorte que cet espace, que nous voulons riche du métissage de nos cultures, de nos expériences, de nos traits de civilisations, de nos destinées qui se croisent par de là nos blessures, soit pétri d’une éternelle fraternité. […] de la parole, il nous faut passer aux actes, avec la plus grande assurance et toute la constance nécessaire  » [21].

NOTES
[*] Cet article a été publié sur le 7 avril 2014 sur le site Africultures le 24 novembre 2014. http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=12557

[1] Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture.

[2] Iulia Nechifor. – « Culture, développement économique et tiers-monde ». – Études et rapports de l’Unité de recherche et de gestion culturelle. – Paris : UNESCO, 1998 ; p.11 http://unesdoc.unesco.org/images/0011/001126/112652fo.pdf

[3] Programme des Nations Unies pour le développement.

[4] Il est mis en œuvre par la « Commission Culture » de l’association internationale « Cités et Gouvernements Locaux Unis » (CGLU).

[5] Résolution n°A/RES/68/223, adoptée le 20 décembre 2013 par l’Assemblée générale des Nations Unies.

[6] La Révision ministérielle mondiale de l’ECOSOC s’est tenue en juillet 2013 à Genève et a porté sur le thème : « Science, technologie, innovation et le potentiel de la culture dans la promotion du développement durable et l’obtention des Objectifs du Millénaire pour le Développement ».

[7] Conseil économique et social des Nations Unies.

[8] Intitulée « Mettre la culture au cœur des politiques de développement durable », cette déclaration a été publiée à la fin du Congrès international de Hangzhou, le 17 mai 2013. Le congrès, organisé par l’UNESCO du 15 au 17 mai 2013, a porté sur le thème « La culture : clé du développement durable ».

[9] Centre d’actualités de l’ONU, Les Dépêches du Service de l’ONU. – « L’ONU souligne le rôle crucial de la culture pour le développement lors d’un débat à l’Assemblée générale », New York, 12 juin 2013. http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?newsID=30515&Cr=cultu#.VBZV2G9thXQ

[10] Camille Roger Abolou. – « La bouche qui mange parle : langues, développement et interculturalité en Afrique noire ». – L’anthropologue africain, Vol. 15, Nos. 1&2, 2008, p. 23. http://www.ajol.info/index.php/aa/article/download/77245/67692

[11] Agence française de développement (AFD), « Culture et développement » http://www.afd.fr/home/recherche/themes-recherches/culture-developpement

[12] Ces pays regroupent : la Corée du Sud, Taïwan, la Thaïlande, la Malaisie, le Singapour, Hong-Kong et le Japon). Cf. Jean-Baptiste Onana. – « De la relation entre culture et développement : leçons asiatiques pour l’Afrique ». – Politique Africaine, décembre 1997, p. 10. http://www.politique-africaine.com/numeros/pdf/068096.pdf

[13] Jean-Baptiste Onana, Ibid.

[14] Trois rapports sur l’économie créative ont été publiés entre 2008 et 2013. Intitulé « Élargir les voies du développement local », ce dernier rapport est une édition spéciale publiée par l’UNESCO et le PNUD, via le bureau des Nations Unies pour la coopération Sud-Sud.

[15] Organisation internationale de la Francophonie.

[16] Voir à ce sujet la communication, « Le Soutien au développement des industries créatives en Afrique : approches de l’Organisation internationale de la Francophonie », de Toussaint Tiendrebeogo, donnée le 9 octobre 2013 à Cape Town, lors de la 3ème Conférence sur l’économie créative en Afrique. http://www.arterialnetwork.org/uploads/2013/10/Toussaint_Tiendrebeogo_Speech_ACEC2013_copy.pdf

[17] Centre d’actualités de l’ONU, Les Dépêches du Service de l’ONU. – « Les entreprises créatives, moteur de l’économie et du développement futurs, affirme l’UNESCO », New York, 14 novembre 2013. http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=31508#.VCXs1G9thXQ

[18] « Assemblée générale : les appels se multiplient pour que la culture figure parmi les domaines cles du programme de développement post-2015 », New York, 12 juin 2013. http://www.un.org/News/fr-press/docs/2013/AG11379.doc.htm

[19] Une citation de Senghor publiée dans « Notre Librairie », n° 81, Oct. Nov 1985. Reprise dans Les Actes du colloque « Léopold Sédar Senghor : la pensée et l’action politique », Paris, 26 juin 2006. http://www.assemblee-nationale.fr/international/colloque_senghor.pdf

[20] Jean-Michel Lucas, « Culture et développement durable : il est temps d’organiser la palabre… », Irma, février 2012. http://www.irma.asso.fr/Culture-et-developpement-durable

[21] Tirés du discours qu’elle a prononcé le 25 mars 2014 au siège de l’ONU à New York, à l’occasion de la commémoration des victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique des esclavages. http://haiti-reference.com/opinions/2014/03/discours-de-michaelle-jean-onu/

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