D’une course folle au contrôle au faciès

Gare Montparnasse Bienvenüe

Gare-Montparnasse, Paris par Gunnar Klack via Flickr CC

Huit heures du matin. Vendredi 19 octobre 2018. Avenue des cascades, quartier Belleville, Paris vingtième.

Belle petite chambre dans un appartement cosy, où habite Carine. C’est une bonne petite dame, sympa, accueillante, qui loue deux de ses chambres sur Airbnb. C’est comme ça que j’ai atterri, par un heureux hasard, chez elle.

Elle passe ses journées couchée sur un matelas posé à même le sol, des écouteurs aux oreilles et la télé allumée. Je ne sais pas ce qu’elle fait exactement, entre écouter la musique et regarder la télé. Peut-être a-t-elle connecté sa télé à ses écouteurs, de sorte à en écouter le son sans gêner les autres ? Peu importe.

Je retiens juste que je l’ai rarement vue. Je lui ai rarement parlé aussi. Seulement le jour de mon arrivée et la veille de mon départ, où elle m’a offert de petits gâteaux. Elle a pensé que ça me ferait plaisir, m’a-t-elle dit avec un large sourire. Puis elle m’a embrassé longuement, avant de me remercier de lui avoir offert de petites choses du Burkina, du pays comme elle dit. Du pain de singe et des gâteaux de sésame. Elle a promis de les partager avec une amie française d’origine burkinabè. « Elle va être contente quand je lui dirai que je l’ai reçu de son compatriote que j’ai accueilli. » Puis elle m’a demandé si j’avais aimé mon séjour chez elle, m’a invit » à revenir si je repassais par Paris et si je le souhaitais.

J’ai fini de ranger toutes mes affaires. Je sors de l’appartement, tirant derrière moi ma valise et mon sac de sport et portant en bandoulière mon sac d’ordinateur. Je dépose la clé sur l’armoire près de la sortie, puis claque la porte derrière moi. Je m’engloutis dans l’ascenseur, m’engage à droite sur la rue des cascades jusqu’au croisement de la rue Ménilmontant.

Difficilement, je traîne mes bagages, changeant de main quand l’une est fatiguée. J’arrive enfin à l’arrêt Ménilmontant-Pyrénées. Je demande la direction de la gare Montparnasse… Il faut prendre le bus 96. Je traverse la voie et le premier bus ne tarde pas à arriver. Il est déjà bondé d’élèves accompagnés de leurs parents. J’entreprends donc de rejoindre la station Jourdain pour prendre le métro. Là au moins il y aura de la place et ça ira plus vite ! Je me fous du changement à faire et des bagages que je dois traîner, porter pour monter ou descendre des escaliers, sur une longue distance, esquiver les passants qui courent, zigzaguent, dansent.

À peine ai-je commencé à descendre les marches de la station Jourdain que j’entends comme une massue qui s’abat lourdement sur mes tympans, la voix glaçante de cette bonne dame qui m’annonce : « Le métro est fermé, il est en panne. » Pas de chance, je dois repartir sur mes pas, parcourir la même distance avec tous mes bagages. Aussi lourds qu’ils soient, cette putain de valise et ce foutu sac de sport. Je regrette d’avoir opté pour cette solution de dernière minute, je regrette d’être venu en France et d’avoir prolongé autant mon séjour. Tout ce qui m’arrive est entièrement de ma faute. Je l’ai bien cherché.

Je pense à prendre un taxi. « Mais les taxis ne courent pas les rues à Paris, François ! Il faut les réserver à l’avance ! », je me sermonne. Je me résous finalement à faire marche arrière. Au pas de course, je rejoins très vite la station Ménilmontant-Pyrénées. Malgré tous mes efforts, je ne peux attraper le bus qui est arrêté là. D’ailleurs je n’ai pas compris pourquoi des personnes étaient arrêtées à cette station sans monter dans le bus. Lorsque le suivant arrive, je me précipite pour monter. Je dois passer par la porte du milieu. Avec tous mes bagages, je n’aurais pas pu traverser tout ce monde entassé, serré, agglutiné pour valider mon ticket et continuer vers l’arrière du bus. Alors je reste là, quitte à ne pas composter mon ticket et à risquer d’avoir des ennuis…

Je passe tout mon temps à sursauter quand le bus s’arrête et que les gens montent et descendent. Je prie Dieu qu’il n’y ait pas un contrôleur qui monte. Je surveille aussi ma montre et le trajet restant à parcourir. J’étais très en retard. Tous les scenarii se bousculent dans ma tête. Rester sur Paris ? Mais chez qui ? Pour quoi ? Repartir sur Ouaga ? Et mes billets de train, mes plans avec mes amis ? Comment modifier mon billet d’avion ? Prendre un autre ticket de train ? Combien ça coûterait ? Puis j’en viens à douter même de la destination du bus. Sophie, que j’ai vue la veille avec Moussa, m’avait-elle bien indiqué le bus à prendre ? La bonne direction ? Lui ai-je bien dit que c’était la gare Montparnasse et non la gare du Nord ? C’est un volcan violent dans ma tête. Même si j’essaie de garder mon calme, je bouillonne de l’intérieur. Je transpire par un temps de 15 degrés. Mon cœur bat de plus en plus fort. Surtout quand le bus est bloqué par un camion de travaux, des piétons ou un feu tricolore. Je les maudis, je leur en veux de me mettre en retard. Ma responsabilité n’est en aucun cas engagée.

Nous arrivons enfin à la Gare Montparnasse-Bienvenüe. Je sors furtivement mon billet de train, vérifie le numéro train, puis me précipite, presqu’au pas de course, vers le train, cherchant avec des yeux hagards ma voiture. Pas de bol ! Deux policiers, l’un blanc et l’autre noir, m’arrêtent, me demandent de me mettre à l’écart. Bien sûr, avec autant de bagages, visiblement en panique, comment pouvais-je échapper à un contrôle au faciès ? J’étais le prototype de l’Africain sans papiers à Paris, qui essaye de plier bagage et de tenter sa chance dans d’autres contrées de France. Là où il y a moins de contrôles, moins d’emmerdements, moins d’occasions de se faire chier.

« Que faites-vous à Paris ? », me demande le policier noir après avoir demandé mes papiers d’identité. « J’étais à Malte pour une formation et j’en ai profité pour faire un tour en France, pour voir des amis », je lui répond, tout en lui tendant mon passeport.

 » – Quelle formation ?

– Le diplôme européen en gestion de projets culturels

– Vous habitez à Paris ?

– Non, j’habite à Ouaga.

– J’ai été à Ouaga il y a quelques temps. C’était sympa ! »

Il tente de sympathiser, peut-être de détendre l’atmosphère, peut-être de me rassurer. Peu importe, ça n’avait pas vraiment d’importance à ce moment-là.

« Ah c’est bien ! », je lui dis, ne sachant pas trop quoi répondre.

« Avez-vous, dans vos bagages, des affaires qui concernent la douane : une forte somme d’argent, des stupéfiants, des cigarettes en grande quantité, des médicaments, de l’alcool ? »

Je réponds par NON à chaque question posée, machinalement. Ayant peur d’avoir des ennuis, je réponds OUI à la question sur l’alcool car, en effet, j’ai une bouteille de Rakiya dans ma valise, que m’a offerte Elie, l’un des responsables du diplôme.

À cette réponse par l’affirmative, les policiers entreprennent de fouiller mes bagages. Je m’avance pour aider à déballer mais ils m’enjoignent de rester à ma place, dos contre la plaque publicitaire, et de laisser faire. Je m’exécute.

« Vous n’avez rien dans vos bagages qui peut blesser mon collègue ? », reprit-il, enchaînant les questions comme des rafales.

« Non. »

« Vous voyagez beaucoup ! », dit-il, tout en continuant à feuilleter mon passeport, s’attardant sur mes visas, tandis que le policier blanc fouillait mes bagages.

– Vous restez combien de temps en Europe ?

– Vingt jours. Je vais à Bordeaux, puis à Marseille avant de prendre mon vol retour pour Ouaga à Bruxelles.

– Bonne journée, monsieur !

– Merci !

Je referme ma valise et mon sac et poursuis mon chemin. Comme pour me rassurer moi-même ou me mettre en confiance, je m’arrête à quelques pas de là pour demander aux agents de la SNCF où se trouve ma voiture. Puis je prend place dans le train, à l’étage.

Comme des flashbacks, toutes les images de ma course folle pour rejoindre la gare et de mon contrôle par les policiers refluent. Je n’arrive pas à les chasser de mon esprit pour penser à la suite de mon trajet et de mon périple à travers la France.

Je finis par me consoler du fait qu’à côté de moi, une dame blanche se faisait fouiller aussi, ainsi que ses bagages. Était-elle arabe ou caucasienne ? Je ne saurais le dire. Était-ce un contrôle au faciès ? Peu importe, le pire est derrière moi. Il faut plutôt penser à Bordeaux, cette ville que j’ai toujours voulu visiter pour avoir collaboré avec certains de ses acteurs culturels et de ses théâtres. De plus, malgré tout, je n’ai pas raté mon train ! Au final, tout est bien qui finit bien ! Enfin, c’est ma philosophie pour résister.

François Bouda
Carnet de voyage, 26 octobre 2018
Quelque part en France dans le TGV en direction de Bruxelles

4 réflexions au sujet de « D’une course folle au contrôle au faciès »

  1. J AI LU TOUT DE RECIT QUI c’est bien terminé, mais qui crée un tel stress , panique aussi, et où tout passe par la tête ,
    Même moi qui suis blanche, de prendre l’avion , me mets sous la panique,
    BONNE SUITE ET BON COURAGE ça ira .

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