Entre miracle et mirage, la transition burkinabè à l’épreuve de la réalité

© Sia Kambou. AFP

© Sia Kambou. AFP

Le Burkina Faso est à la croisée des chemins de son histoire politique. En sonnant le glas de l’ère Compaoré, le mouvement insurrectionnel de fin octobre 2014 a opéré un miracle. Personne, ni de la mouvance présidentielle ni de l’opposition, encore moins des observateurs de la scène politique burkinabè, n’entrevoyait un dénouement aussi rapide de l’impasse politique que traversait le pays.

Cette déchéance fulgurante de l’ancien locataire du Palais de Kosyam en a surpris plus d’un et, avec juste raison, suscité beaucoup d’espoir. Tant et si bien que sans attendre les revendications socio-politiques se sont multipliées à travers le pays. Cette dynamique revendicative à tour de bras a trouvé corps dans une expression on ne peut plus claire – plus rien ne sera comme avant. Utilisée tous azimuts, banalisée au fil du temps, cette phrase en vogue porte en elle toute seule l’aspiration du peuple burkinabè au changement, mais cache difficilement la dure réalité à laquelle fait face le gouvernement de transition.

La gouvernance de la rue
L’occasion faisant le larron, beaucoup ont vu dans cette phase transitoire une opportunité en or pour faire entendre leurs voix. Fonctionnaires, travailleurs du secteur privé et acteurs de la société civile n’hésitent plus à battre le pavé, le plus souvent sans préavis et de manière désordonnée. L’important pour ces frondeurs de la dernière minute, engagés dans une logique revancharde, c’est de faire tomber des têtes, sans que ne se profile derrière un projet audacieux de restructuration socio-politique en profondeur. Alors que se posent avec acuité des problèmes cruciaux dans nombre de domaines (santé, éducation, eau et assainissement, chômage, etc.), la Coalition contre la vie chère (CCVC) s’empêtrait, début 2015 par exemple, dans des revendications farfelues pour une modique diminution du prix de carburant à la pompe. Laquelle diminution n’a eu aucune incidence réelle sur le panier de la ménagère.

Le gouvernement bicéphale de la transition, composé du président Michel Kafando et du premier ministre Yacouba Isaac Zida, avait cru bon de chercher à satisfaire toute cette ardeur revendicative. Avant même de prendre la mesure du terrain, ceux-ci avaient multiplié les promesses et les déclarations populistes, enchaîné les limogeages et la dissolution des conseils régionaux et municipaux. En accédant à ces innombrables requêtes, le tandem Kafando-Zida avait ouvert la Boîte de Pandore, alimentant davantage l’appétit contestataire. Au point que ses propres choix ont commencé à être remis en cause, à l’instar de la démission forcée du ministre de la culture et du tourisme, Adama Sagnon, et de celui des infrastructures, du désenclavement et des transports, Moumouni Djiguimdé.

Ainsi se dévoile un gouvernement exsangue et exténué qui, devant les revendications devenues pavloviennes des Burkinabè, a dû demander une trêve aux syndicalistes mi-avril. Juste avant, le premier ministre Zida montait au créneau pour dénoncer ce qu’il a qualifié de mouvement déstabilisateur et mettre en garde ceux qui en étaient les instigateurs.

La révolution acte 2 n’aura pas lieu
Mi-janvier 2015, Luc Marius Ibriga, le Président de l’Autorité supérieure de contrôle de l’Etat, annonçait les couleurs en publiant la liste de ses biens, conformément à la Charte de la transition. Mais il a fallu attendre près de trois mois après pour que s’exécutent les autres membres de la transition. Factices ? Difficile à dire à priori. Incomplètes, ces différentes déclarations posent question. Et la question que l’on est en droit de se poser c’est comment des fonctionnaires de l’Etat, à commencer par le premier ministre dont le patrimoine déclaré s’évalue à plus d’un demi-milliard de francs CFA, ont pu amasser autant de biens dans un contexte général de précarité économique ?

Avaient également défrayé la chronique les émoluments exorbitants des députés du Conseil national de la transition (CNT). Cédant à la pression populaire, ceux-ci avaient revu à la baisse leurs salaires, de plus d’un million à 880 000 francs CFA, et à renoncer à leurs indemnités spéciales de session. Aussi, est-on fondé à croire que beaucoup d’entre eux ont intégré les rangs de l’organe législatif transitionnel dans le seul but de faire fortune.

À la veille du vote de la nouvelle loi électorale, frappant d’interdiction de candidature les personnes ayant ouvertement soutenu le tripatouillage de la constitution, ainsi que les militaires récemment mis en disponibilité, l’on a assisté à des vagues d’arrestations d’anciens barons du régime Compaoré. Les motifs annoncés naviguent entre faux et usage de faux, malversations, surfacturations, etc. Si l’opinion nationale a salué ces arrestations, il est difficile de comprendre pourquoi ces personnes ont été relâchées au bout de quelques jours voire de quelques heures, comme si les torts qui leur sont reprochés s’étaient volatilisés ou n’avaient jamais existé. Cela fait penser à des actes parodiques montés de toutes pièces par des mains secrètes tapies dans l’ombre. La justice peut attendre !

Pire qu’avant ?
La transition avance certes, mais dans quel sens, pourrait-on se demander ? En effet, les services sociaux se sont royalement dégradés, avec des fournitures en eau et en électricité de plus en plus sporadiques, ne dépassant guère parfois les quatre heures par jour. Jamais le Burkina Faso n’a connu pareilles privations. Le silence radio des autorités sur toutes ces questions en est plus qu’écœurant. Jusqu’à très récemment, rien n’avait été dit sur cette situation, surtout en une période caniculaire insoutenable.

En suspendant unilatéralement toutes les émissions radiophoniques d’expression directe, sans un dialogue préalable avec les patrons de stations de radios privées, le Conseil supérieur de la communication a posé un acte liberticide, remettant en cause les acquis en matière de liberté d’expression et de la presse.

Devant ces palinodies, les détracteurs de la transition, dont les déchus de l’ancien régime, rient sous cape. Ils auront beau jeu de conclure à une incompétence notoire des autorités de la transition.

Vers une post-transition optimiste
Le temps est comme suspendu au Burkina Faso. Aujourd’hui tous les regards sont rivés vers le 11 octobre, avec l’espoir que les élections présidentielle et législatives couplées viendront replacer le pays dans un ordre constitutionnel normal. L’affluence et l’engouement pour l’enrôlement biométrique sur les listes électorales en disent long.

Au bout de sept mois de transition, le bilan est mi-figue, mi-raisin. Certes des acquis non négligeables sont à mettre à l’actif des autorités de la transition, comme l’accès aux médias des couches sociales qui en étaient longtemps exclues, le vote de la nouvelle loi électorale ou la réouverture du dossier Thomas Sankara, mais dans le même temps se sont considérablement accentuées d’autres problématiques comme les services sociaux.

Toutefois, confier à la transition l’irréaliste mandat de régler en un an des maux que traîne le Burkina Faso depuis ces vingt-sept dernières années, c’est lui demander l’impossible. N’oublions pas une chose, la priorité du gouvernement de transition est d’organiser les consultations électorales et de passer le témoin aux nouvelles autorités politiques. En attendant, la période de l’après-transition semble porter en elle les relents d’un espoir retrouvé pour un Burkina Faso réconcilié avec lui-même et engagé sur le chemin du développement et de la gouvernance démocratique.

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