Entre miracle et mirage, la transition burkinabè à l’épreuve de la réalité

© Sia Kambou. AFP

© Sia Kambou. AFP

Le Burkina Faso est à la croisée des chemins de son histoire politique. En sonnant le glas de l’ère Compaoré, le mouvement insurrectionnel de fin octobre 2014 a opéré un miracle. Personne, ni de la mouvance présidentielle ni de l’opposition, encore moins des observateurs de la scène politique burkinabè, n’entrevoyait un dénouement aussi rapide de l’impasse politique que traversait le pays.

Cette déchéance fulgurante de l’ancien locataire du Palais de Kosyam en a surpris plus d’un et, avec juste raison, suscité beaucoup d’espoir. Tant et si bien que sans attendre les revendications socio-politiques se sont multipliées à travers le pays. Cette dynamique revendicative à tour de bras a trouvé corps dans une expression on ne peut plus claire – plus rien ne sera comme avant. Utilisée tous azimuts, banalisée au fil du temps, cette phrase en vogue porte en elle toute seule l’aspiration du peuple burkinabè au changement, mais cache difficilement la dure réalité à laquelle fait face le gouvernement de transition.

La gouvernance de la rue
L’occasion faisant le larron, beaucoup ont vu dans cette phase transitoire une opportunité en or pour faire entendre leurs voix. Fonctionnaires, travailleurs du secteur privé et acteurs de la société civile n’hésitent plus à battre le pavé, le plus souvent sans préavis et de manière désordonnée. L’important pour ces frondeurs de la dernière minute, engagés dans une logique revancharde, c’est de faire tomber des têtes, sans que ne se profile derrière un projet audacieux de restructuration socio-politique en profondeur. Alors que se posent avec acuité des problèmes cruciaux dans nombre de domaines (santé, éducation, eau et assainissement, chômage, etc.), la Coalition contre la vie chère (CCVC) s’empêtrait, début 2015 par exemple, dans des revendications farfelues pour une modique diminution du prix de carburant à la pompe. Laquelle diminution n’a eu aucune incidence réelle sur le panier de la ménagère.

Le gouvernement bicéphale de la transition, composé du président Michel Kafando et du premier ministre Yacouba Isaac Zida, avait cru bon de chercher à satisfaire toute cette ardeur revendicative. Avant même de prendre la mesure du terrain, ceux-ci avaient multiplié les promesses et les déclarations populistes, enchaîné les limogeages et la dissolution des conseils régionaux et municipaux. En accédant à ces innombrables requêtes, le tandem Kafando-Zida avait ouvert la Boîte de Pandore, alimentant davantage l’appétit contestataire. Au point que ses propres choix ont commencé à être remis en cause, à l’instar de la démission forcée du ministre de la culture et du tourisme, Adama Sagnon, et de celui des infrastructures, du désenclavement et des transports, Moumouni Djiguimdé.

Ainsi se dévoile un gouvernement exsangue et exténué qui, devant les revendications devenues pavloviennes des Burkinabè, a dû demander une trêve aux syndicalistes mi-avril. Juste avant, le premier ministre Zida montait au créneau pour dénoncer ce qu’il a qualifié de mouvement déstabilisateur et mettre en garde ceux qui en étaient les instigateurs.

La révolution acte 2 n’aura pas lieu
Mi-janvier 2015, Luc Marius Ibriga, le Président de l’Autorité supérieure de contrôle de l’Etat, annonçait les couleurs en publiant la liste de ses biens, conformément à la Charte de la transition. Mais il a fallu attendre près de trois mois après pour que s’exécutent les autres membres de la transition. Factices ? Difficile à dire à priori. Incomplètes, ces différentes déclarations posent question. Et la question que l’on est en droit de se poser c’est comment des fonctionnaires de l’Etat, à commencer par le premier ministre dont le patrimoine déclaré s’évalue à plus d’un demi-milliard de francs CFA, ont pu amasser autant de biens dans un contexte général de précarité économique ?

Avaient également défrayé la chronique les émoluments exorbitants des députés du Conseil national de la transition (CNT). Cédant à la pression populaire, ceux-ci avaient revu à la baisse leurs salaires, de plus d’un million à 880 000 francs CFA, et à renoncer à leurs indemnités spéciales de session. Aussi, est-on fondé à croire que beaucoup d’entre eux ont intégré les rangs de l’organe législatif transitionnel dans le seul but de faire fortune.

À la veille du vote de la nouvelle loi électorale, frappant d’interdiction de candidature les personnes ayant ouvertement soutenu le tripatouillage de la constitution, ainsi que les militaires récemment mis en disponibilité, l’on a assisté à des vagues d’arrestations d’anciens barons du régime Compaoré. Les motifs annoncés naviguent entre faux et usage de faux, malversations, surfacturations, etc. Si l’opinion nationale a salué ces arrestations, il est difficile de comprendre pourquoi ces personnes ont été relâchées au bout de quelques jours voire de quelques heures, comme si les torts qui leur sont reprochés s’étaient volatilisés ou n’avaient jamais existé. Cela fait penser à des actes parodiques montés de toutes pièces par des mains secrètes tapies dans l’ombre. La justice peut attendre !

Pire qu’avant ?
La transition avance certes, mais dans quel sens, pourrait-on se demander ? En effet, les services sociaux se sont royalement dégradés, avec des fournitures en eau et en électricité de plus en plus sporadiques, ne dépassant guère parfois les quatre heures par jour. Jamais le Burkina Faso n’a connu pareilles privations. Le silence radio des autorités sur toutes ces questions en est plus qu’écœurant. Jusqu’à très récemment, rien n’avait été dit sur cette situation, surtout en une période caniculaire insoutenable.

En suspendant unilatéralement toutes les émissions radiophoniques d’expression directe, sans un dialogue préalable avec les patrons de stations de radios privées, le Conseil supérieur de la communication a posé un acte liberticide, remettant en cause les acquis en matière de liberté d’expression et de la presse.

Devant ces palinodies, les détracteurs de la transition, dont les déchus de l’ancien régime, rient sous cape. Ils auront beau jeu de conclure à une incompétence notoire des autorités de la transition.

Vers une post-transition optimiste
Le temps est comme suspendu au Burkina Faso. Aujourd’hui tous les regards sont rivés vers le 11 octobre, avec l’espoir que les élections présidentielle et législatives couplées viendront replacer le pays dans un ordre constitutionnel normal. L’affluence et l’engouement pour l’enrôlement biométrique sur les listes électorales en disent long.

Au bout de sept mois de transition, le bilan est mi-figue, mi-raisin. Certes des acquis non négligeables sont à mettre à l’actif des autorités de la transition, comme l’accès aux médias des couches sociales qui en étaient longtemps exclues, le vote de la nouvelle loi électorale ou la réouverture du dossier Thomas Sankara, mais dans le même temps se sont considérablement accentuées d’autres problématiques comme les services sociaux.

Toutefois, confier à la transition l’irréaliste mandat de régler en un an des maux que traîne le Burkina Faso depuis ces vingt-sept dernières années, c’est lui demander l’impossible. N’oublions pas une chose, la priorité du gouvernement de transition est d’organiser les consultations électorales et de passer le témoin aux nouvelles autorités politiques. En attendant, la période de l’après-transition semble porter en elle les relents d’un espoir retrouvé pour un Burkina Faso réconcilié avec lui-même et engagé sur le chemin du développement et de la gouvernance démocratique.

Assinie, comme je ne l’avais jamais imaginée

Assinie 2

Ce n’est pas un village, ni une ville. C’est une station balnéaire hybride, mêlant un peu des deux. Elle se situe à 80 kilomètres à l’est d’Abidjan, la capitale économique de la Côte d’Ivoire. Véritable petite merveille s’étendant sur vingt kilomètres le long du littoral ivoirien, Assinie a le pouvoir de charmer le premier venu avec son calme reposant, ses sables blancs mouvants, ses longs cocotiers ombrageux et ses belles plages grouillant de monde les fins de semaine.

Pour les touristes, les expatriés et les Abidjanais en général, c’est un petit coin de paradis où l’on vient pour se détendre, décompresser et s’échapper de l’angoisse du boulot, des embouteillages monstres, du tumulte et de la pollution de la ville. Pour eux, Assinie se résume à une flopée d’établissements hôteliers haut de gamme, de restaurants-plage proposant de la cuisine européenne et ivoirienne, de villas luxueuses et de paillotes privées. Un lieu où l’on vient faire des balades en quad ou en bateau, de même que pratiquer du sport (beach-volley, surf, ski nautique, jet-ski…).

Mais pour ceux qui sont nés et qui ont vécu en ce lieu et pour ceux qui y habitent, la vision est tout autre. Assinie est bien plus qu’un simple site touristique ou un camp de vacances. Pour nous, au-delà de cette perception,  il y a avant tout des quartiers, des villages, mais aussi des familles, une vie. À Assouindé où j’ai grandi, on se cherche [1]. Puisque les salaires de gardiens de paillotes ne suffisent pas, puisque les gratifications hebdomadaires des patrons généreux ne permettent pas de joindre les deux bouts, il faut bricoler à côté. Dans les champs de manioc ou d’ananas, dans les cocoteraies, dans le petit commerce, dans les petits boulots (menuisiers, maçons, architectes autodidactes…), ou dans l’exploitation de ce que la nature offre de précieux (tisser des palissades de feuilles de cocotiers, couper de la paille pour les toitures de chaume, faire du petit élevage, etc.). Avant la décennie de crise ivoirienne, vers la fin des années 80 et le début des années 90, bien avant la dévaluation du F CFA, quand Assinie n’avait pas entamé sa mue, la nature était encore plus généreuse et les opportunités foisonnantes.

Alors que, fin 2014, mes pas foulaient à nouveau le sol assinien et que la brise douce et fraîche me caressait le visage, surgissaient de ma mémoire des souvenirs lointains comme des arrêts sur images. Il me revenait ces beaux temps passés avec mes amis : nos trajets à pied sur le chemin de l’école, nos matchs de football interminables, pieds nus, dans le sable ou sur la terre rouge, nos sessions de babyfoot dans la boutique-bar-restaurant de mon père, nos parties de pêche à la lagune… Il me revenait ces après-midis le week-end où, lorsque les patrons étaient absents, les gardiens se payaient le luxe de jouer à la pétanque.Je revoyais les visages de tous ces braves gens qui ont quitté leur bercail dans l’espoir de faire fortune sur cette terre d’Éburnie. Mais combien d’entre eux ont-ils tiré leur révérence, las de n’avoir pas vu la terre promise ? Combien d’entre eux ont-ils dû se résigner à retrouver leurs terres natales, le cœur gros de déception et l’âme en peine ? Combien encore continuent de courber l’échine malgré tout et qui, même au soir de leur vie, espèrent toujours que les fruits tiendront la promesse des fleurs ?

Une chose est sûre : Assinie a bien changé. À la fois humainement et physiquement. Tous mes amis se sont installés à Abidjan et nos voisins, les parents de mes amis d’enfance, ont déménagé. Les chalets d’autrefois ont cédé la place aux châteaux. Les Libanais ont presque tout racheté, les Français ayant dû fuir la crise ivoirienne. « Assinie est devenue Beyrouth », me disait un ami.

Lors de ce dernier séjour à Assinie, j’étais animé par un sentiment trouble : je me sentais merveilleusement bien – et retrouver mes racines –, mais en même temps je me sentais étranger. Assinie se présentait à moi sous un nouveau jour : elle était radieuse, élégante et séduisante. Jamais je n’avais posé sur elle ce regard si nouveau, si différent, si plaisant. En fait, c’est cela la force d’Assinie [2] : plus vous vous éloignez d’elle, plus elle vous attire vers elle.

Assinie

Notes
[1] La formule de la débrouillardise en nouchi, l’argot ivoirien.

[2] Alors que sont écrites ces lignes, résonne avec bonheur dans ma tête cette belle chanson de Tom Frager, Home.

Ouaga-deux-roues [*] ou comment entrer dans le secret de Ouagadougou

© alliance/dpa

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Ouagadougou est une petite ville-monde, débordante d’humanité et de générosité. C’est une métropole villageoise [1], à fière allure, où se cultivent intégrité, optimisme déconcertant et foi inébranlable en l’avenir. Elle offre à voir, dans ses rues sinueuses et poussiéreuses, un ballet incessant de voitures rutilantes, de taxis délabrés, de motocyclettes, de bicyclettes, d’ânes et de charrettes.

Dans ce fouillis, il n’est pas rare d’apercevoir des femmes, bébé au dos, chevauchant leur vélo et portant en équilibre sur la tête un grand plateau de fruits. Ou des hommes engloutis par les poulets et les chèvres qu’ils transportent sur leurs bicyclettes à destination des marchés et des maquis [2] ouagalais. Ou des scolaires et étudiants revenant des cours. Ou encore les balayeuses de la Brigade verte [3] rentrant chez elles après leur service. Il faut comprendre que le vélo, à l’instar de la moto, est avant tout multi-utilitaire : il sert à transporter humains, animaux, marchandises, pneumatique, quincaillerie, etc.

On dit de Ouaga que c’est la capitale des deux roues. Les pistes cyclables aménagées dans les principales artères de la ville, tout comme les nombreux parkings, à l’allure de marchés de cycles, en attestent clairement. Les deux-roues, motorisés ou non, permettent de combler un système de transport en commun défaillant. Mais contrairement à une idée reçue, c’est peut-être la mentalité des Burkinabè qui ne permet pas la mise en place d’une véritable politique de transport public. En effet, l’idée de posséder sa propre maison est aussi vraie et prégnante que celle de posséder son propre moyen de déplacement. Ce qui provoque un étalement de la ville, avec l’apparition des non-lotis [4], un allongement des distances et, finalement, des dysfonctionnements majeurs dans les transports urbains.

Dans cette distribution spatiale de la ville, le vélo occupe une part modale importante, quoique se classant derrière la moto. C’est le moyen de transport le plus accessible de tous. Comprendre la place du vélo dans la société burkinabè informe sur cette fracture sociale grandissante, avec une minorité riche qui s’enrichit et une majorité pauvre qui s’appauvrit. C’est ce que les rappeurs Joey le Soldat et Art Melody dénoncent dans le concept Waga 3000 [5]. Les artistes y rappent le vrai visage, misérable, de la ville, en opposition à Ouaga 2000, ce quartier chic avec ses villas cossues à l’architecture futuriste.

À la hiérarchie modale dans la ville de Ouagadougou correspond une hiérarchisation de la société [6]. Dans le trafic ouagalais, il y a un dédain en cascade du conducteur de la voiture la plus luxuriante au marcheur, en passant par le motocycliste et le cycliste. C’est pourquoi à Ouagadougou, quand on est à vélo, on rêve d’avoir une moto, puis une voiture, signe d’une véritable ascension sociale. Car comme le résume si bien le chanteur Zêdess : « Ouaga sans char, c’est la galère [7] ».

Associé à l’idée de ruralité et de débrouillardise, le vélo, tout comme la moto, est un signe distinctif de la capitale burkinabée, mais aussi objet-témoin de la paupérisation de la population. Tout en servant de moyen modal transitoire vers de meilleurs lendemains, le vélo est également une réponse à la crise du transport en commun. Mais, il peut très bien aussi, quand il n’est plus d’usage, trouver une seconde vie auprès d’un certain Sahab Koanda, le roi de la poubelle, à travers ses inventions métallurgico-artistiques [8] ou son concept de concert percu-métal [9].

Notes [*] Cette expression s’inspire du film documentaire de Idrissa Ouédraogo intitulé : « Ouagadougou, Ouaga deux roues », réalisé en 1984.

[1] Voir à ce sujet le magnifique reportage radiophonique de France Culture « Ouagadougou ville-mondes – escale 1 : Ouaga, ville lumière africaine », produit par Jean Michel Djian et réalisé par Angélique Tibau. L’émission a été diffusée le 21 septembre 2014.

[2] Terme désignant les bars au Burkina Faso et dans d’autres pays de la sous-région ouest-africaine.

[3] Créée en 1995 par la Mairie de Ouagadougou, elle est constituée de femmes assurant le balayage de la ville. Lire à ce sujet : Merneptah Noufou Zougmoré,              « Brigade verte : Ces femmes balayeuses et fières de l’être », L’Événement. L’article a été publié sur le site de Lefaso.net le 19 septembre 2005.

[4] Terme employé pour désigner les quartiers périphériques de Ouagadougou, constitués de maisons en terre installées anarchiquement sans viabilisation préalable. C’est en quelque sorte des villages urbains ne bénéficiant pas de services de base comme l’eau et l’électricité. Consulter à ce sujet: http://www.issp.bf/Publications/OPO/Focus/OuagaFocus_2012_3_FR.pdf
[5] Julien Le Gros, « Waga 3000: ‘‘l’autre visage de Ouaga’’. Portraits d’Art Melody et Joey le soldat », Africultures, 23 mars 2013.

[6] Diaz Olvera Lourdes, Plat Didier, Pochet Pascal, « Mobilité quotidienne  des citadins à faibles ressources. Les enseignements de Ouagadougou » in Tiers-Monde, 1999, tome 40 n°160, Études sur la pauvreté, prix agricoles et filières intégrées, nationalistes hindous et développement, pp. 829-848.

[7] Le terme « char » signifie motocyclette. En raison de la faiblesse du système de transport en commun, se déplacer dans la ville de Ouagadougou devient problématique lorsqu’on n’a pas de moyen de déplacement. Écouter à ce propos la chanson de Zêdess intitulée : « Ouaga sans char ».

[8] http://www.galeria-out-of-africa.com/fr/browse/page/shop.browse/category_id/28

[9] http://www.ateliers-frappaz.com/residence-kokondo-zaz-sahab-koanda.

Burkina Faso : le bal des contestations absurdes ou l’opportunisme à outrance

Source: lefaso.net

Source: lefaso.net

La politique? Non ce n’est pas ma tasse de thé. J’ai toujours préféré l’observer, de très loin. Tout au plus, je me bornais à commenter l’actualité au sein du cercle fermé de mes amis et connaissances. Mais l’urgence de la situation au Burkina Faso m’interpelle. Je sors donc de mon mutisme, politiquement parlant, bien sûr. Je franchis le Rubicon.

Tous, nous avons applaudi l’engagement sans précédent d’une jeunesse consciente qui, les mains nues, a affronté des militaires armés jusqu’aux dents. Nous avons également applaudi la chute du régime de Blaise Compaoré, vieux de 27 ans. Surtout, nous avons loué la diligence avec laquelle, en l’espace de moins de deux semaines, la situation a été maîtrisée et un pouvoir de transition mis en place. Tout ceci est le signe d’une maturité du peuple burkinabè, de sa prise de conscience de ses libertés fondamentales et de son désir profond d’un lendemain meilleur.

Cependant, ce qui est difficile à comprendre c’est cette vague de contestations, de revendications et de grèves, sans queue ni tête. On comprend que les acteurs culturels n’acceptent pas Adama Sagnon à la tête de leur ministère de tutelle. Procureur du Faso, c’est lui qui a annoncé le non-lieu de l’affaire Norbert Zongo, ce journaliste-investigateur assassiné en décembre 1998. On peut aussi comprendre que ces mêmes acteurs s’interrogent sur l’opportunité de décorer Greg le Burkinbila, seulement deux ans après la sortie de son premier album.

En revanche, on comprend mal pourquoi ces acteurs culturels ont vu d’un mauvais oeil l’annonce du concert de Tiken Jah Fakoly, en hommage aux martyrs de la révolution des 30 et 31 octobre 2014. A leurs yeux, c’est une tentative d’usurpation de la victoire des révolutionnaires. Mais le Balai citoyen, en organisant des concerts au lendemain des événements, n’a-t-il pas ouvert la voie à d’autres manifestations de ce genre ? On comprend mal aussi que des bouchers prennent la rue pour demander la démission du directeur de l’abattoir frigorifique de Bobo-Dioulasso. Que des agents de la Cameg contestent la nomination de leur nouveau directeur. Que les agents de la télévision privée Canal 3 exigent la démission immédiate et sans condition de leur direction. Que des agents du ministère des Infrastructures, du désenclavement et des transports exigent la démission de leur ministre de tutelle. Que des jeunes demandent le départ d’Assimi Kouanda, ancien patron du CDP, du quartier de Zogona. Et que sais-je!

A tous ces contestataires de la dernière minute, j’ai envie de leur poser cette question: où étaient-ils tout ce temps pour ne sortir du bois que maintenant ? L’insurrection populaire a ouvert le champ des possibles, me dira-t-on. Certes, mais agissons en toute responsabilité et dans la bienséance. Sans preuve, parfois sur la base de rumeurs, brûlant les étapes (pas de plateforme revendicative, pas de préavis, pas de négociation), on revendique à tout va. Même si les raisons sont tout aussi incongrues qu’absurdes. L’exemple le plus absurde, je crois, est celui-là: on reproche au nouveau directeur de la Cameg d’avoir été proche de l’ancien pouvoir. J’ai juste envie de rire. Y a-t-il au sein de la classe politique burkinabè, à commencer par l’organe dirigeant de la transition, un seul homme à n’avoir pas trempé, de près ou de loin, aux affaires sous le régime Compaoré?

Qu’on se le dise: le mandat de l’organe de transition n’est pas de régler des problèmes, qui dans le fond, n’en sont pas. Il s’agit en priorité d’expédier les affaires courantes et d’organiser des élections démocratiques, libres et transparentes en novembre 2015, selon l’expression consacrée.

Or jusque-là rien n’est fait concrètement dans ce sens. On nous a habitués à des déclarations populistes, à une chasse aux sorcières et à des actions dilatoires (suspension des conseils régionaux et municipaux, ainsi que de quelques partis politiques de l’ancienne mouvance présidentielle, nationalisation de la Socogib licenciements, etc.). N’est-ce pas le propre de toute révolution que de satisfaire les besoins de ceux qui ont milité à sa naissance ?

Il est vrai, c’est encore tôt pour apprécier l’action du gouvernement de transition. Mais une chose est sûre, en cédant aux multiples revendications, les autorités actuelles semblent avoir ouvert la boîte de Pandore. Ce qui donne l’impression d’une gouvernance lâchée aux vents, tel un bateau abandonné, tanguant au milieu des eaux tumultueuses.

L’impératif aujourd’hui, c’est de respecter l’esprit et la lettre de la transition, mais aussi de restaurer l’autorité de l’Etat et la confiance avec le peuple. En aucun cas, les autorités de la transition n’ont vocation à demeurer au-delà de novembre 2015.

Stop Ebola, une campagne mondiale en décibels

Stop Ebola

Il est une actualité qui défraie la chronique ces derniers mois : Ebola. Tout autant que la montée en puissance du terrorisme dans plusieurs parties du monde, la fièvre hémorragique fait couler beaucoup d’encre et de salive. Depuis sa réapparition fin décembre 2013 en Guinée, son expansion exponentielle suscite des réactions tout aussi absurdes qu’incongrues. A la crise sanito-humanitaire inhérente à cette épidémie a succédé la crise de la phobie.

Le 30 octobre 2014, paraissait dans le New York Times une tribune [1] de la célèbre chanteuse béninoise Angélique Kidjo. Elle y dénonçait l’attitude désinvolte d’une opinion publique occidentale encline à diaboliser exagérément tout le continent africain du fait du virus Ebola. Cette posture, poursuit-elle, remet au goût du jour les préjugés fantaisistes au sujet d’une Afrique en proie aux maux les plus sinistres. Une situation qui présente le risque d’une déshumanisation de l’Afrique. Le hashtag « #IAmALiberianNotAVirus », circulant sur la twitosphère, en réaction à ce que certains qualifient de racisme et d’afrophobie, en est une parfaite illustration.

C’est un sentiment entièrement partagé par Michel Sidibé, Directeur exécutif de l’Onusida et Secrétaire général adjoint des Nations Unies. « J’ai l’impression de revivre les années 1980, quand, face au VIH, prévalaient la peur et l’exclusion » [2], s’indigne-t-il dans une tribune parue en décembre dans Jeune Afrique.

Dédramatiser Ebola en chanson
Avant cette saillie médiatique d’Angélique Kidjo, d’autres artistes africains ont joint leurs voix à la campagne de sensibilisation et de lutte contre la maladie. A priori banale, cette mobilisation de la communauté artistique prend les allures d’un plan de sauvetage. En effet, nombreux sont encore ceux, sur le continent, qui sont dubitatifs quant à la réalité du virus. [3]

A titre individuel ou au sein de collectifs, les artistes ont fait le choix de la simplicité et de la concision pour véhiculer leur message. « Stop Ebola », c’est le mot d’ordre repris en chœur dans les chansons dont l’architecture sémantique reprend les précautions d’usage et les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé : éviter de manger la viande de brousse, se laver les mains avec du savon, respecter les mesures d’hygiène, éviter tout contact direct avec le sang et les liquides biologiques des malades, etc.

« Un geste pour la vie », résume le collectif des artistes de la Guinée et de la sous-région ouest-africaine. Mais c’est aussi un cri d’espoir.« Pas de fatalité, ni de résignation / Pas de banalité, ni de soumission », poursuit le collectif, avant d’ajouter : « On s’en sortira !».

En unissant leurs voix autour de l’épidémie d’Ebola, les artistes ravivent la flamme d’une solidarité africaine légendaire contre une maladie qui se propage en totale méconnaissance des frontières physiques. Venant d’univers musicaux divers et de différents pays, ils sont engagés jusqu’au bout. Certains d’entre eux font plus d’une apparition à l’image du Sénégalais Didier Awadi qui chante au sein du collectif des artistes de la Guinée et de la sous-région ouest-africaine et du collectif Africa Stop Ebola. Après une parodie de « Umbrella » de Rihanna, intitulée « Ebola est là », sur l’apparition du premier cas d’Ebola au Sénégal, son compatriote Xuman s’engage également auprès du mouvement Y en a marre. Sollicitant parfois les plus jeunes, comme dans le clip « Stop Ebola » du collectif Ménéwou du Togo ou avec les enfants de Sen P’tit Gallé du Sénégal dans le clip du mouvement Y en marre, les artistes rappellent que cette crise épidémique touche tout le monde sans exception: petits et grands, hommes et femmes.

La gravité de la maladie ne semble pas autoriser de détournement fantaisiste, à l’instar de la star ivoirienne du coupé-décalé DJ Lewis qui banalisait en 2006 dans une chanson la grippe aviaire H1N1. « La grippe aviaire est vaincue en Côte d’Ivoire. Pendant que ça agit ailleurs, nous on prend pour faire concept », lançait-il dès l’entame du morceau. Contre le virus Ebola, dont le taux de létalité peut atteindre les 90%, vaut mieux prendre un air plus ou moins sérieux, même sur une rythmique entraînante coupé-décalé. Sous la casquette d’un reporter, il met tout de suite en garde : « Ebola, c’est dangereux. [Le message est simple : tu t’amuses, ça te tue». Même son de cloche avec son compatriote Israël Yoroba, journaliste et web-entrepreneur, qui prodigue des conseils à travers une chanson reggae.

Dans un souci d’efficacité évidente, dans un contexte marqué par un faible taux d’alphabétisation, les textes sont chantés, outre le français et l’anglais, dans les langues vernaculaires : mooré, jula, bambara, wolof, soussou, malinké, lingala, éwé, mina, kabiè, etc.

Misant sur sa popularité, la diva de la musique ivoirienne Aïcha Koné a d’abord lancé un single dénommé « Ebola », avant d’inviter d’autres artistes à participer à cet élan solidaire dans un deuxième titre, « Ebola act 2 ». En faisant passer de courts messages sur des pancartes, elle semble vouloir rattraper ce qu’elle a oublié de véhiculer en premier lieu, c’est-à-dire un message fort : « Soyez prudents », « Ebola est notre ennemi » ou encore « Ebola est une réalité ».

Si la sensibilisation est le leitmotiv de cet engagement des artistes africains, ceux-ci ne perdent pas de vue le plus urgent : les pays africains touchés par la maladie ont besoin du vaccin, comme le précise le collectif Africa Stop Ebola. Amené par l’ivoirien Tiken Jah Fakoly, ce collectif regroupe des icônes de la musique africaine comme Amadou et Mariam, Salif Keïta, Barbara Kanam et Mory Kanté.

Danser contre Ebola
Reprenant le principe du Ice Bucket Challenge, l’ONG américaine Emergency USA a lancé début octobre le mouvement #ShakeEbolaOff.

Le principe est simple : mettre en scène une performance chorégraphique, sur une musique de son choix, et faire un don à l’ONG, avant de lancer le défi à d’autres personnes. Les réactions ne se sont pas faites attendre. Depuis, plus de 360 vidéos ont été postées sur les réseaux sociaux. Plusieurs personnalités se sont prêté au jeu. C’est l’exemple de l’actrice Naturi Naughton, du réalisateur Kevin Bacon, des Denver Bronco Cheerleaders, de la star Brandon Bryant de l’émission « So You Think You Can Dance » ou encore du chorégraphe Chris Downey. Objectif : récolter un million de dollars [4].

Ce défi n’est pas sans rappeler cet autre défi, #MousserContreEbola, qui s’inscrit dans la même veine. Lancé mi-août par la blogueuse ivoirienne Edith Brou, il consiste à se verser un seau d’eau savonneuse ou, à défaut, à distribuer un lot de boîtes de gel hygiénique pour les mains [5].

En attendant le remède, prions et frimons !
Pendant que les sociétés médicales et pharmaceutiques sont à pied d’œuvre pour essayer de trouver le remède contre Ebola, l’heure est à la prière. Décrit par certains comme le sida du 21ème siècle, le virus suscite plusieurs interrogations. « Sommes nous réellement à la fin de ce monde ? [] Ou c’est la nature qui nous envoie juste ses mauvaises ondes ? », se demande le collectif des artistes du Burkina Faso. Puis de préconiser : « Si c’est une malédiction, alors prions ». Pour le collectif des artistes guinéens et de la sous-région ouest-africaine, il n’y a pas de doute : « C’est la volonté divine / Prions jour et nuit ». Métamorphosé en guérisseur traditionnel, DJ Lewis opte d’invoquer les mânes des ancêtres pour conjurer le sort de l’Ebola en pleine forêt tropicale. Comment ? En offrant une danse expiatoire consistant en un roulement frénétique de bassins.

A quelque chose, malheur est bon. La crise de l’Ebola a aussi ses côtés positifs. Passons ici tout le commerce qui se développe autour de la maladie. En manque de visibilité, le Libérien George Weah, ancien footballeur international et candidat malheureux à l’élection présentielle de 2005, s’est saisit de l’occasion pour se relancer sur la scène internationale avec une chanson contre Ebola [6]. Engagé dans un bras de fer avec JB Mpiana, Koffi Olomidé a récupéré à son propre compte le sobriquet censé être injurieux que ce dernier lui a attribué : “Vieux Ebola”. Même si cela lui a valu une brève mise en garde, il s’en est saisi pour se faire le défenseur des malades du virus. Enfin, on retrouve un DJ Lewis fringant qui se félicite de sa popularité : « j’ai été contacté par l’OMS, le Ministère de la santé de la Côte d’Ivoire, le Ministère de la santé du Burkina Faso, le Ministère de la santé de la Guinée équatoriale, George Weah et Samuel Eto’o fils ».

Finalement, entre propositions artistiques originales et guerre médiatique, la campagne de lutte contre le virus Ebola a passé les frontières des canaux traditionnels de sensibilisation. La mobilisation contre le virus Ebola se poursuit et s’intensifie, comme avec le collectif All against Ebola en ce mois de décembre ou, en dehors du continent africain, avec les artistes britanniques et français. Mais, il ne faut pas occulter la réalité : plutôt préoccupés par la fulgurante propagation du virus, beaucoup ont laissé de côté l’essentiel, à savoir aider les pays les plus touchés à lutter contre la maladie dans un élan de solidarité internationale soutenue.

Notes
[1] Angélique Kidjo, « Don ‘t Let Ebola Dehumanize Africa », The New York Times, 30 octobre 2014.

[2] Michel Sidibé, « Ebola et sida, même combat », Jeune Afrique N° 2813 du 7 au 13 décembre 2014, p.33.

[3] Jeune Afrique, « Ebola : 17 malades s’enfuient après l’attaque d’un centre d’isolement au Liberia », 18 août 2014.

[4] Alice G. Walton, « Grassroots Social Media Campaign Aims To Raise $1 Million In The Ebola Fight », Forbes, 21 octobre 2014 .

[5] Amandine Schmitt, «  »Mousser contre Ebola », le Ice Bucket Challenge à l’ivoirienne », Le Nouvel Observateur, 17 septembre 2014.

[6] Damien Glez, « Liberia : Ebola maître chanteur », Jeune Afrique, 28 août 2014.

La Culture dans le post-2015. Analyse des éléments de la durabilité. [*]

© James Hercule

© James Hercule

Le 19 juillet 2014, le Groupe de Travail Ouvert (GTO) sur les Objectifs de Développement Durable (ODD) clôturait sa treizième session par l’adoption de son rapport. Cela sert de prétexte pour remettre sur la table des débats la problématique du lien entre culture et développement, et surtout pour questionner la place de la dimension culturelle dans le programme de développement post-2015. A-t-on, enfin, dépassé les grands discours d’intention pour entrer dans une véritable logique d’action ?

La culture dans le post-2015, pilier ou faire-valoir ?
Le document récapitulatif des propositions du GTO compte vingt pages pour dix-sept objectifs. Dès les premières lignes, l’éradication de la pauvreté est déclinée comme le défi majeur du monde actuel, une condition sine qua non du développement durable. Il ne s’agit plus d’un plan de rattrapage des pays développés par les moins avancés. Il est question ici de finaliser les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) et de faire face aux nouveaux défis. Pour cela,il revient à chaque État de définir sa propre vision et d’utiliser, à bon escient, ses ressources, en fonction de son contexte et de ses priorités. On passe d’une recherche effrénée de la croissance économique à la poursuite d’un bien-être social global. Ce qui marque une évolution significative et une démarcation nette d’avec les premières théories développementalistes.

Le document rappelle les trois piliers du développement durable que sont l’efficacité économique, la qualité environnementale et l’équité sociale. En s’intéressant à la qualité de la vie humaine (logement, alimentation, santé et éducation), le volet social recoupe, en certains points, notamment sous l’angle de la finalité, la dimension culturelle. Si plusieurs organisations, avec en tête l’UNESCO [1], militent pour que la culture soit reconnue comme le quatrième pilier du développement, celle-ci n’est évoquée que substantiellement dans le rapport. Sans jamais dépasser la simple évocation de son importance.

Sur vingt pages, la culture n’est mentionnée que quatre fois. Dans l’introduction, le point 9 évoque la Déclaration de Rio+20 qui reconnaît explicitement la capacité de toutes les cultures et de toutes les civilisations à contribuer au développement durable. Ensuite, la culture refait son apparition dans l’objectif 4 sur  » l’éducation et l’apprentissage tout au long de la vie « . Ici la diversité culturelle et le rôle de la culture dans le développement sont décrits comme moyens, parmi tant d’autres, d’acquérir le savoir et les compétences nécessaires pour promouvoir le développement durable. Au niveau de l’objectif 8 sur  » la croissance économique et les emplois décents « , c’est la valeur marchande de la culture qui est mise en avant. Les politiques mises en place devront permettre, d’ici à 2030, de promouvoir un tourisme durable capable de créer des emplois et de promouvoir les cultures et les produits locaux. Enfin, dans le point 12 abordant la question des  » modèles de consommation et de production durables « , il est question des mécanismes de mise en œuvre et d’évaluation des impacts du tourisme durable.

Au terme de ce rapport, nul besoin de s’appeler Cassandre ou Protée pour se rendre compte que la culture continue de faire face à des blocages institutionnels et politiques. C’est à croire que la culture sert, malgré les apparences trompeuses d’une conviction ancrée dans plusieurs décennies de lutte, un discours démagogique, voire un effet de mode. Sans aucune profondeur pouvant se traduire de façon concrète dans le prochain programme de développement post-2015.

Mais que peut réellement la culture quand, dans un contexte globalisé, de nouveaux défis se posent au monde, incluant, entre autres, terrorisme international, crises politico-militaires, changement climatique, catastrophes naturelles, austérité économique et crises épidémiques ? Dans les pays en développement, surtout en Afrique, où tout est prioritaire, les urgences du moment autorisent-elles objectivement à s’intéresser à la culture ?

La culture, une alternative efficace pour la durabilité du développement
Pour justifier le sous-développement des pays du Sud, plusieurs substrats de leurs cultures ont été remis en cause par les économistes et théoriciens du développement : idéologie parasitaire, manque d’organisation et d’esprit d’initiative, etc. Il a été également évoqué d’autres blocages comme la désorganisation des systèmes socioculturels et socio-économiques, inhérente au projet colonial. D’aucuns ont même avancé une mentalité préscientifique et prélogique chez les Africains notamment, aggravée par un penchant hédoniste.

Pour se développer, les pays en question devaient produire la croissance économique, en procédant par mimétisme servile des modèles de développement européo-centrés. Du fait de son caractère intangible, qualitatif, dynamique et évolutif, la culture a longtemps été jugée incompatible par les économistes avec le développement, supposé être quantitatif, quantifiable, avec des effets matériels [2].

Or à quoi a abouti l’imposition d’un modèle de développement, inadapté aux spécificités locales, si ce n’est qu’à l’échec des différents plans qui en ont découlé ? En ignorant littéralement l’aspect humain du développement, la croissance économique a entraîné implicitement la perte d’identité, tout comme elle a davantage contribué à creuser les inégalités sociales.

L’échec de l’approche purement économiste du développement a donc conduit les spécialistes à considérer d’autres aspects du développement. Les soubresauts de cette prise de conscience remontent à la première conférence des Nations Unies sur l’environnement à Stockholm en juin 1972. Après la Déclaration de Mexico sur les politiques culturelles en 1982, la réflexion sur le lien entre culture et développement va s’amorcer, à l’aube des années 1990, avec le rapport Pérez de Cuéllar, Notre diversité créatrice, de la Commission mondiale de la culture. Tout comme l’entrée en jeu de la Banque mondiale qui organise, sous l’impulsion et avec l’UNESCO, en octobre 1999 à Florence (Italie), la conférence sur le thème :  » La culture compte : financement, ressources et économie de la culture pour un développement durable ». D’autres événements, ayant fait date, méritent d’être évoqués ici à juste titre : la publication du Rapport mondial sur le développement humain du PNUD (2004) [3], consacré à « la liberté culturelle dans un monde diversifié », la Déclaration universelle de l’UNESCO sur la diversité culturelle (2001), la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles (2005), l’Agenda 21 de la culture (2004), etc. [4].

Plus récemment, en reconnaissant le lien direct entre la culture et les trois piliers du développement durable, ainsi que la paix et la sécurité, mais aussi en affirmant la culture comme moteur et catalyseur du développement durable, la troisième résolution de l’ONU [5] sur  » culture et développement durable  » constitue, selon certains analystes, une avancée significative pour le programme de développement post-2015. En 2013, lors de sa Revue ministérielle [6], l’ECOSOC [7] inscrivait spécifiquement, pour la première fois, à son ordre du jour, les affaires culturelles comme l’un des thèmes de débat. Publiée le 17 mai 2013, la Déclaration de Hangzhou [8] plaide fortement en faveur de l’intégration d’un objectif centré sur la culture dans le programme de développement post-2015. Enfin, mentionnée dans moins de 30% des plans-cadres des Nations Unies pour l’aide au développement en 2006, la culture est passée en 2013 à un taux de 70% [9].

Mais concrètement que peut apporter la culture dans la durabilité du développement ?
Bon nombre de défenseurs de la cause culturelle avancent l’argument suivant : la culture permet d’agir sur les aspects sociaux, économiques et environnementaux du développement. Du fait de leur plasticité, les traits culturels portent en eux les valeurs intrinsèques devant permettre d’apporter des solutions durables pour le développement.

Pour exploiter ce potentiel, il faudrait oser une véritable révolution culturelle. Dans un contexte mondialisé et diversifié, le prisme de l’interculturalité apparaît comme un impératif [10]. Cette interculturalité permet une appropriation, et une adaptation aux sujétions locales, des savoirs scientifiques et technologiques par toutes les couches sociales et leur implication dans les efforts de développement. Il faut trouver une approche permettant de mettre en valeur les effets d’influences réciproques entre culture et développement à travers une politique capable d’accélérer le progrès économique et le changement culturel [11].

L’exemple du miracle asiatique est, à cet égard, édifiant. En adoptant des orientations culturelles modernistes, ancrées dans un traditionalisme séculaire, les économies asiatiques hautement performantes [12] ont réussi à agir sur certains facteurs comme l’épargne, l’innovation, l’importance des investissements locaux et la planification familiale, et à inverser la tendance [13].

Comme tout autre domaine, la culture, sous toutes ses formes, est une composante essentielle du développement durable. Elle représente un secteur économique porteur, stimule la créativité et l’innovation, génère des revenus et crée des emplois. Ces dix dernières années, la communauté internationale s’est évertuée à en réunir les preuves, basées sur la conceptualisation d’une économie dite créative [14]. En la matière, l’UNESCO a mis sur pied un projet pionnier de recherche appliquée visant à identifier une batterie d’indicateurs, prenant en compte plusieurs domaines : l’économie, l’éducation, le patrimoine, la communication, la gouvernance, les questions sociales et l’équité entre les sexes. De son côté, l’OIF [15], à l’instar d’autres organisations, a mis en place une politique de soutien au développement des industries créatives dans les pays africains [16].

En 2011, le commerce mondial des biens et services créatifs a atteint un record de 624 milliards de dollars, tandis qu’entre 2002 et 2011, les exportations de biens créatifs ont augmenté chaque année en moyenne de 12,1% dans les pays en développement [17]. Lors d’un débat thématique sur la culture et le développement de la 67ème session de l’Assemblée générale de l’ONU, Madame Irina Bokova, Directrice générale de l’UNESCO, affirmait que l’industrie du cinéma et de la vidéo représentait le deuxième secteur économique nigérian, l’un des moteurs économiques de l’Inde et 10% du PIB de l’Indonésie [18].

Par ailleurs, la culture a ceci de particulier qu’elle donne un visage humain au développement. En effet, tout en apportant des solutions innovantes et efficaces à la réduction de la pauvreté, elle crée les conditions idoines pour l’inclusion sociale, la prévention des conflits, une éducation de qualité, la protection de l’environnement et la promotion des identités culturelles. L’homme, précisons-le, doit être le centre de tous les projets de développement. C’est en cela que cette assertion du poète-président Léopold Sédar Senghor fait sens :

«  Comme chef d’État, j’ai toujours pensé que l’homme, c’est-à-dire la culture, était au commencement et à la fin du développement «  [19].

Au risque de tomber dans un truisme, il s’agit de réaffirmer avec force conviction que la culture contribue efficacement au développement durable. Elle lui donne un visage humain en agissant sur les variables économiques, sociales et environnementales.

Les actions de plaidoyer des États, des organisations et des acteurs du développement pro-culture doivent se poursuivre et se renforcer. Cela afin de lever les équivoques et de faire en sorte que la culture puisse pleinement jouer son rôle de moteur et de levier du développement. Bien entendu, en prenant garde, dans la monstration d’une culture à potentiel économique, de ne pas tomber dans ce que l’universitaire Jean-Michel Lucas qualifie de piège du  » réalisme culturel « , tueur d’humanité. C’est-à-dire vouloir traiter les acteurs culturels et les artistes comme des armes de choc. On devra toujours avoir à l’esprit les enjeux éthiques des politiques culturelles, mettant l’accent sur la qualité des rapports de l’homme à l’homme [20].

Sortir la culture du carcan de l’instrumentalisation et de la sous-évaluation doit être la priorité. Que la culture cesse d’être un ornement, voire une réalité banale, à côté du triptyque économie, inclusion sociale et environnement. Pour reprendre les termes de Michaëlle Jean, candidate au poste de secrétaire générale de la francophonie, des 29 et 30 novembre prochain :

« À nous, les peuples des Nations Unies de faire en sorte que cet espace, que nous voulons riche du métissage de nos cultures, de nos expériences, de nos traits de civilisations, de nos destinées qui se croisent par de là nos blessures, soit pétri d’une éternelle fraternité. […] de la parole, il nous faut passer aux actes, avec la plus grande assurance et toute la constance nécessaire  » [21].

NOTES
[*] Cet article a été publié sur le 7 avril 2014 sur le site Africultures le 24 novembre 2014. http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=12557

[1] Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture.

[2] Iulia Nechifor. – « Culture, développement économique et tiers-monde ». – Études et rapports de l’Unité de recherche et de gestion culturelle. – Paris : UNESCO, 1998 ; p.11 http://unesdoc.unesco.org/images/0011/001126/112652fo.pdf

[3] Programme des Nations Unies pour le développement.

[4] Il est mis en œuvre par la « Commission Culture » de l’association internationale « Cités et Gouvernements Locaux Unis » (CGLU).

[5] Résolution n°A/RES/68/223, adoptée le 20 décembre 2013 par l’Assemblée générale des Nations Unies.

[6] La Révision ministérielle mondiale de l’ECOSOC s’est tenue en juillet 2013 à Genève et a porté sur le thème : « Science, technologie, innovation et le potentiel de la culture dans la promotion du développement durable et l’obtention des Objectifs du Millénaire pour le Développement ».

[7] Conseil économique et social des Nations Unies.

[8] Intitulée « Mettre la culture au cœur des politiques de développement durable », cette déclaration a été publiée à la fin du Congrès international de Hangzhou, le 17 mai 2013. Le congrès, organisé par l’UNESCO du 15 au 17 mai 2013, a porté sur le thème « La culture : clé du développement durable ».

[9] Centre d’actualités de l’ONU, Les Dépêches du Service de l’ONU. – « L’ONU souligne le rôle crucial de la culture pour le développement lors d’un débat à l’Assemblée générale », New York, 12 juin 2013. http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?newsID=30515&Cr=cultu#.VBZV2G9thXQ

[10] Camille Roger Abolou. – « La bouche qui mange parle : langues, développement et interculturalité en Afrique noire ». – L’anthropologue africain, Vol. 15, Nos. 1&2, 2008, p. 23. http://www.ajol.info/index.php/aa/article/download/77245/67692

[11] Agence française de développement (AFD), « Culture et développement » http://www.afd.fr/home/recherche/themes-recherches/culture-developpement

[12] Ces pays regroupent : la Corée du Sud, Taïwan, la Thaïlande, la Malaisie, le Singapour, Hong-Kong et le Japon). Cf. Jean-Baptiste Onana. – « De la relation entre culture et développement : leçons asiatiques pour l’Afrique ». – Politique Africaine, décembre 1997, p. 10. http://www.politique-africaine.com/numeros/pdf/068096.pdf

[13] Jean-Baptiste Onana, Ibid.

[14] Trois rapports sur l’économie créative ont été publiés entre 2008 et 2013. Intitulé « Élargir les voies du développement local », ce dernier rapport est une édition spéciale publiée par l’UNESCO et le PNUD, via le bureau des Nations Unies pour la coopération Sud-Sud.

[15] Organisation internationale de la Francophonie.

[16] Voir à ce sujet la communication, « Le Soutien au développement des industries créatives en Afrique : approches de l’Organisation internationale de la Francophonie », de Toussaint Tiendrebeogo, donnée le 9 octobre 2013 à Cape Town, lors de la 3ème Conférence sur l’économie créative en Afrique. http://www.arterialnetwork.org/uploads/2013/10/Toussaint_Tiendrebeogo_Speech_ACEC2013_copy.pdf

[17] Centre d’actualités de l’ONU, Les Dépêches du Service de l’ONU. – « Les entreprises créatives, moteur de l’économie et du développement futurs, affirme l’UNESCO », New York, 14 novembre 2013. http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=31508#.VCXs1G9thXQ

[18] « Assemblée générale : les appels se multiplient pour que la culture figure parmi les domaines cles du programme de développement post-2015 », New York, 12 juin 2013. http://www.un.org/News/fr-press/docs/2013/AG11379.doc.htm

[19] Une citation de Senghor publiée dans « Notre Librairie », n° 81, Oct. Nov 1985. Reprise dans Les Actes du colloque « Léopold Sédar Senghor : la pensée et l’action politique », Paris, 26 juin 2006. http://www.assemblee-nationale.fr/international/colloque_senghor.pdf

[20] Jean-Michel Lucas, « Culture et développement durable : il est temps d’organiser la palabre… », Irma, février 2012. http://www.irma.asso.fr/Culture-et-developpement-durable

[21] Tirés du discours qu’elle a prononcé le 25 mars 2014 au siège de l’ONU à New York, à l’occasion de la commémoration des victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique des esclavages. http://haiti-reference.com/opinions/2014/03/discours-de-michaelle-jean-onu/