Partir du palimpseste des pratiques pour développer les industries culturelles en Afrique.

Industries culturelles et créatives

Paru en 2015 chez European Cultural Foundation et intitulé « Developing Cultural Industries : Learning from the Palimpsest of Practice », le livre de Christiaan De Beukelaer est le fruit des recherches qu’il a menées grâce au Cultural Policy Research Award, qu’il a reçu en 2012. À l’occasion de deux séances de dédicace – le 24 novembre 2016 à l’Université Ouaga 1 Pr Joseph Ki-Zerbo et le 28 novembre 2016 au CDC La Termitière en marge de la Triennale Danse l’Afrique danse ! [1] –, l’auteur a présenté son ouvrage, respectivement au monde universitaire et aux professionnels du secteur des arts et de la culture burkinabè.

Par cette réflexion, je pose un regard critique sur le livre de Christiaan De Beukelaer, à la lumière de mon expérience et de ma vision en tant que praticien du domaine culturel et artistique. Cette analyse sert aussi de prétexte pour permettre aux acteurs du secteur et au large public de saisir la complexité des dynamiques à l’œuvre dès qu’est abordée la notion d’industries culturelles et créatives, qui, au demeurant, est d’une actualité prégnante.

L’Afrique noyée dans le débat mondial sur l’économie créative
Le livre s’ouvre sur une analyse du débat au niveau global sur le paradigme de l’économie créative, en partant de ses origines en 1947 avec la notion de Kultindustrie [2], développée par Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, jusqu’à son acception actuelle, en passant par la contestation de la critique adornienne de l’influence négative de l’industrialisation de la culture par les théoriciens français Bernard Miège et al.

Cette remontée historique, que propose l’auteur, permet de saisir les clés de lecture et de compréhension du débat actuel sur les industries culturelles et créatives. L’évocation de cette notion appelle inéluctablement la nécessité de sa mise en perspective dans le débat mondial sur la culture et le développement. En effet, ces deux concepts ont connu une évolution spectaculaire et concomitante de leurs significations au fil du temps, suivant les dynamiques historiques et géopolitiques mondiales. Si la culture a fini par désigner la riche diversité des peuples à travers le monde, elle a aussi servi à instituer un système social inégalitaire à l’instar de l’entreprise coloniale. De même, à la moitié du 19ème siècle, le concept de développement à servi à diviser le monde entre pays développés et pays sous-développés, entre pays riches et pays pauvres. Cette division, d’évidence surannée et inappropriée selon Christiaan De Beukelaer, ne doit pas nous faire perdre de vue que le débat actuel sur les industries culturelles doit s’entendre comme une suite logique et une réponse pragmatique du débat sur la culture et le développement. En Afrique, la culture a servi à jeter un pont entre les multiples groupes ethniques, dans le sens de la construction d’une unité nationale postcoloniale, voire panafricaine, notamment à travers le financement public de la production artistique (orchestres, groupes musicaux en tournée nationale et internationale avec le président, groupes musicaux dans les services publics, etc.).

Mais, regrette l’auteur, la contribution africaine dans les débats qui se mènent sur les industries culturelles et créatives est très faible [3] : rares sont les études conceptuelles et théoriques conduites par des chercheurs africains sur les réalités africaines. En revanche, s’observe une prédominance des politiques et rapports que les organisations internationales, comme l’UNESCO, l’OIF et le Conseil britannique, commanditent à des consultants occidentaux comme Richard Florida. De ce fait, il apparaît nécessaire de procéder à un rééquilibrage de la production de contenus théoriques par une reprise en main par les Africains eux-mêmes de la pensée en vue de la formation et du déploiement d’une théorie de l’économie créative adaptée au continent africain.

Selon l’auteur, la notion d’industries culturelles et créatives, sous son entendement actuel, est récente sur le continent africain. Elle a été forgée dans le cadre des plans d’actions de Dakar (1992 et 2003) et de Nairobi (2005) avant que le flambeau ne soit repris par Arterial Network [4]. Au Burkina Faso, c’est à partir de la fin des années 2000 que le concept d’ « industries culturelles » a été introduit, sous l’impulsion de l’UNESCO et de l’OIF, tandis qu’au Ghana est privilégié le terme d’ « industrie créative », en raison de l’influence de la Grande Bretagne.

De ce qui précède, il est donc compréhensible que s’observe une réticence de la part de nombre d’acteurs pour qui cette notion d’industries culturelles et créatives est une importation de l’extérieur et la manifestation de l’hégémonie occidentale. Mais, relève De Beukelaer, la question ne tient pas tant à l’opportunité du développement ni à la finalité des industries culturelles et créatives en Afrique, mais plutôt au saisissement du processus de leur construction.

Des contraintes et du potentiel des industries culturelles en Afrique
Dans un contexte marqué par la concurrence des urgences dans des secteurs clés comme l’éducation, la santé, la sécurité et les infrastructures, la culture peine à s’affirmer réellement comme un pilier du développement. Contrairement au discours dominant sur la part essentielle de la culture dans le développement émerge un manque de volonté politique criard, lequel se double d’une faiblesse du financement public dont les conditions d’attribution restent opaques et obscures.

Cette opacité s’observe également dans les médias [5], chez les acteurs culturels privés qui ont un penchant pour l’informel dans la conduite de leurs affaires et chez les organismes de gestion collective des droits d’auteur. C’est le cas avec le GHAMRO [6] au Ghana dont les données sur les revenus et les paiements des droits d’auteur ne sont pas disponibles. En revanche, apprécie l’auteur, en publiant régulièrement ses chiffres dans le livre statistique annuel du Ministère en charge de la culture, le BBDA [7] est plus enclin à une meilleure transparence.

Cependant, pour ce cas spécifique du BBDA, De Beukelaer reste à la surface car cette supposée transparence ne permet pas de rendre compte de la désuétude des textes [8] de collecte et de répartition des droits d’auteur, de l’inadaptation de ceux-ci notamment en ce qui concerne l’utilisation des produits et services culturels sur Internet et par les téléphonies mobiles [9], et enfin de la non maîtrise des mécanismes de collecte de droits d’auteur dans les autres disciplines artistiques en dehors de la musique.

Cette opacité, parce qu’elle ne permet pas d’évaluer avec précision la contribution économique du secteur des industries culturelles et créatives explique en partie la réticence des banques à s’y investir, malgré l’existence du fonds de garantie de la CEDEAO [10] depuis 2003. Mieux encore les acteurs culturels eux-mêmes préfèrent investir dans d’autres secteurs de l’économie que dans la culture.

Par ailleurs, Christiaan De Beukelaer constate la non prise en compte suffisante des risques dans le secteur des industries culturelles et créatives – liés notamment à la versatilité des goûts des consommateurs. Dans la pratique, la minimisation de ces risques se fait à travers la pratique du live, les actions de marketing et la concentration des tâches [11]. Une seule personne ou une petite équipe sera chargée à la fois de la composition, des arrangements, du mastering, de la fabrication, de la distribution, du management et de la promotion d’un artiste.

Évidemment cette absence de spécialisation, en n’offrant ni identité ni sécurité professionnelles, favorise la précarisation du secteur. Cette précarité se nourrit aussi, selon De Beukelaer, de la faiblesse du pouvoir d’achat des consommateurs, de la faiblesse des ventes et de la surabondance de la main d’œuvre livrée par le système académique que l’Etat et le privé ne parviennent pas à absorber.

Mais, dans la réalité, la problématique ne se pose tant dans un supposé surplus de main d’œuvre mais dans un manque d’attractivité du secteur des industries culturelles. La plupart des étudiants formés en administration culturelle depuis l’ouverture de la filière AGAC [12] en 2002 manifestent un total désintérêt pour le secteur et se tournent plutôt vers d’autres secteurs plus lucratifs (fonction publique, mines, privé).

Toutefois, observe l’auteur, le secteur des industries culturelles en Afrique a du potentiel, à l’image de l’industrie cinématographique en Inde et au Nigéria, de l’édition littéraire en Amérique Latine (Buenos Aires et Bogota) et de l’industrie musicale en Jamaïque et en Corée. Mais, avertit De Beukelaer, l’on doit observer un optimisme prudent face à ce potentiel et éviter de tomber dans l’enthousiasme béat des organisations internationales comme l’UNESCO.

En effet, dans le contexte actuel marqué par la croissance économique, l’urbanisation et la jeunesse de la population, se dégagent des opportunités à saisir.

Sur le plan social, le succès des uns peut constituer un catalyseur pour les autres acteurs, tandis que le statut de l’artiste en réflexion augure d’une meilleure protection sociale. En permettant de désamorcer les tensions sociales, la parenté à plaisanterie crée un environnement social favorable pour la production artistique. Enfin, le retour en masse de la diaspora – avec de bonnes idées, de l’expertise, de l’argent et une mentalité différente – a permis de dynamiser le secteur. Sur le plan de l’éducation, il existe des programmes de formation courts pour les artistes et les entrepreneurs culturels au Burkina Faso (AGAC, INAFAC [13] et Institut africain des industries culturelles) et au Ghana (offre académique en arts du spectacle), même si celles-ci restent inadaptées à la logique des industries culturelles [14].

S’ancrer dans le passé pour construire le présent et préparer l’avenir
Existe-il des industries culturelles au Burkina Faso et au Ghana ? Christiaan De Beukelaer se fait l’écho des deux positions contradictoires qui s’affrontent : d’une part les uns rejettent cette idée du fait de la faiblesse organisationnelle du secteur ; d’autre part les autres estiment qu’il existe bel et bien des industries culturelles même si celles-ci sont dans une phase embryonnaire. Quel type d’industries culturelles et créatives faut-il développer en Afrique ? Christiaan De Beukelaer prend le soin de ne pas tomber dans le piège d’un choix prétentieux pour les Africains. Il avance plutôt la nécessité  d’une clarification des concepts au regard des amalgames dans l’adoption du vocable des industries culturelles au Burkina Faso et au Ghana.

Nonobstant cette option prudente, la formulation du titre de son livre trahit, en revanche, un penchant pour les industries culturelles ; celles-ci mettant l’accent sur la valeur symbolique et les questions empiriques de création et de circulation, à contrario des industries créatives qui visent une rentabilité économique.

D’ailleurs, Christiaan De Beukelaer déplore l’absence des expressions culturelles, et plus précisément des industries culturelles, dans le débat mondial sur le développement humain. De la tension qui subsiste entre la culture en tant que mode de vie ou expression artistique et la culture comme industrie, est privilégiée l’approche économiste, comme en témoigne nombre de rapports sur l’économie créative (UNCTAD, UNDP, 2008 et 2010). Ainsi en cherchant à insérer les expressions culturelles dans le débat sur l’économie créative, De Beukelaer ramène la culture à sa fonction première, si chère à Joseph Ki-Zerbo et Léopold Sédar Senghor, celle de construire le bien-être de l’humanité.

Pour étayer son propos, Christiaan De Beukelaer fait appel à la puissante double métaphore du palimpseste et de l’Adinkra. Tout comme le palimpseste, parchemin de grande valeur utilisé et réutilisé dans l’Europe médiévale, le palimpseste de la production culturelle suppose la prise en compte des contextes historiques des industries et pratiques au niveau local afin de déceler les succès mais surtout les échecs qui viendront nourrir le présent et le futur. Il ne s’agit donc pas d’un simple transfert de politiques et de meilleures pratiques du monde entier au niveau local. La symbolique de l’Adinkra de l’ethnie Akan du Ghana, composée du Sankofa (retour aux sources) et de l’Okamfa (examen critique), appelle à faire un retour critique dans le passé afin de comprendre les liens communs ou les lieux de friction entre les industries culturelles et la tradition.

Par delà cet ancrage dans le passé, Christiaan De Beukelaer invite à envisager une politique circulaire de la culture et du développement, notamment en adoptant les pratiques des pirates. Ainsi, en supposant que la piraterie ne peut être éliminée, cette proposition audacieuse permet de transformer l’illégal en légal et d’intégrer les pirates, notamment les vendeurs de rue, dans le circuit de distribution. Il en veut pour preuve l’industrie florissante de Nollywood, qui s’est développée en intégrant les mécanismes de la piraterie.

Bien qu’audacieuse, cette politique circulaire de la culture et du développement reste limitée dans la mesure où elle ne s’applique qu’à l’industrie musicale. L’ouvrage dans son entièreté d’ailleurs, alors qu’il se destine à examiner le tissu industriel culturel burkinabè et ghanéen, se focalise exclusivement sur le secteur musical du Burkina Faso et du Ghana, ignorant les autres disciplines artistiques.

Somme toute, le livre de Christiaan De Beukelaer se révèle être une étude scientifique pertinente voire une référence pour le monde académique et un outil de travail pour les professionnels du domaine des arts et de la culture, en un mot une mine d’or pour qui s’intéresse au paradigme de culture et développement et plus précisément à la question des industries culturelles en Afrique.

 

NOTES
[1]
Lire à ce sujet l’article de Revelyn Somé : « Industries culturelles au Burkina : Christiaan Beukelaer pose le débat », Burkina 24, 29 novembre 2016.

[2] Pour aller plus loin sur le sujet, lire l’article de Bernard Stiegler : « Le désir asphyxié, ou comment l’industrie culturelle détruit l’individu », Le Monde diplomatique, juin 2004, pages 24 et 25.

[3] Cette remarque semble s’être confirmée lors des séances de dédicace du livre à Ouagadougou, durant lesquelles l’auteur a distribué une vingtaine de copies de son livre. Même en nous appuyant sur les faîtières des organisations culturelles, très peu de professionnels et d’étudiants ont pris part à ces dédicaces et aux débats.

[4] Présent dans plus d’une dizaine de pays africains, Arterial Network est un réseau panafricain des artistes, des organismes artistiques et des acteurs professionnels engagés dans le plaidoyer, le renforcement des capacités, l’accès au marché, la recherche, la diffusion de l’information, tous orientés vers la croissance et le renforcement de la culture et du secteur créatif en Afrique.

[5] C’est l’exemple au Ghana de la pratique des Payola, les pots-de-vin versés aux DJs et programmateurs pour des temps d’antenne.

[6] Ghana Music Rights Organization.

[7] Bureau burkinabè du droit d’auteur.

[8] Cette critique doit être replacée dans son contexte : le livre de De Beukelaer a paru en 2015, alors que la loi de 1999 portant Propriété littéraire et artistique qu’applique le BBDA n’a fait l’objet de révision que les 20 et 21 avril 2018 en vue de son adoption par l’Assemblée nationale.

[9] Invité de l’émission Surface de vérité de la télévision privée BF1 le 17 décembre 2017, A’Salfo, leader du groupe Magic System, dénonce avec ferveur l’illégalité des pratiques des bureaux de droits d’auteur  en Afrique : « Aucun bureau des droits d’auteur n’a le droit de signer une convention à la place d’un artiste. (…) Un bureau de droits d’auteur n’est pas une maison d’édition. Ils n’ont pas le droit, ils n’ont pas le droit et ils le savent. (…) Qui leur donne le droit ? C’est nous qui sommes propriétaires de nos œuvres. Qui leur donne le droit de vendre nos titres à des maisons de téléphonie ? Qui leur donne le droit ? (…) C’est illégal ce qu’ils font ». Voir l’interview.

[10] Communauté économique des États de l’Afrique de l’ouest.

[11] À ce propos, Christiaan De Beukelaer estime qu’il existe en Afrique un modèle sinon un ensemble de modèles, imbriqués et s’articulant autour des contrats de sponsoring et de l’entrepreneuriat de subsistance, qui contribuent au débat théorique mondial sur l’économie créative.

[12] Arts, gestion et administrations culturelles.

[13] Institut national de formation artistique et culturelle.

[14] L’auteur déplore le fait que soient privilégiés au Burkina Faso et au Ghana des programmes de formation courts à destination des professionnels plutôt que le développement d’une citoyenneté culturelle. La formation de cette citoyenneté en question s’appuie sur la théorie des capabilités, développée par Amartya Sen et Marta Nussbaum. Les capabilités renvoient à la liberté ou à l’aptitude d’être et de faire ce que l’on valorise.

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