Laisser la place aux jeunes. Conflit intergénérationnel ou étroitesse du marché de la danse en Afrique ?

© Dança em Trânsit.  Romual sans D, création 2014 de Romual Kaboré

© Dança em Trânsit.
Romual sans D, création 2014 de Romual Kaboré

Bon nombre de jeunes danseurs africains reprochent à leurs aînés, le plus souvent à demi-mot, de leur faire de l’ombre ou de ne pas leur tendre suffisamment la main. Aux antipodes de cette attitude, d’autres comme le danseur et chorégraphe burkinabè Aguibou Bougobali Sanou défendent une autre position : « Aînés, laissez-nous la place maintenant ! [1] ». Au-delà du conflit intergénérationnel entre artistes africains qu’elle suppose, cette requête permet de mettre en lumière un malaise plus profond : l’absence de marché pour la danse contemporaine en Afrique. Etude de cas à partir du Burkina Faso.

 Une chaîne de transmission jamais rompue
Tels que formulés, les griefs de certains artistes à l’encontre de leurs aînés distillent de façon pernicieuse dans l’imaginaire collectif l’idée erronée d’un conflit intergénérationnel ouvert. Le conflit de génération se définissant, selon François Grima, « comme une difficulté à travailler avec des personnes d’une génération différente, voire une préférence pour travailler avec des personnes de la même génération [2] ».

Or dès le début du mouvement de la danse contemporaine sur le continent, les premiers artistes chorégraphiques n’ont eu de cesse de développer différentes initiatives de transmission de savoirs aux plus jeunes, comme c’est le cas au Burkina Faso.

Dès 1997, seulement deux ans après la création de leur compagnie, Salia nï Seydou, les chorégraphes Salia Sanou et Seydou Boro ont été animés par ce désir ardent de partager leurs savoirs avec les jeunes à travers l’organisation régulière d’ateliers de danse. A partir de l’an 2000, ils ont lancé le festival de danse, Dialogues de corps. Et que dire de ce lieu unique sur le continent qu’est la Termitière ?

Depuis son inauguration en 2006, ce joyau a permis de former nombre de danseurs professionnels et accueilli en résidence ou en performance des compagnies du monde entier. De ses programmes artistiques novateurs, comme « Je danse donc je suis » ou « Chrysalides », ont été formés des artistes chorégraphiques qui constituent aujourd’hui la nouvelle génération jouant sur de grandes scènes à l’international. C’est l’exemple de Romual Kaboré, Ousséni Dabaré, Salamata Kobré et Adjaratou Savadogo, anciens étudiants du programme « Je danse donc je suis », pour qui le chorégraphe Herman Diephuis a chorégraphié la pièce Objet principal du voyage en 2012. En tournée au Burkina Faso et en France, le spectacle sera joué en 2016 au Tarmac de la villette de Paris. Alors qu’il a été à nouveau sollicité par Diephuis pour sa nouvelle création 2015, CLAN, Ousséni Dabaré joue, par ailleurs, dans le spectacle Clameurs des arènes du chorégraphe Salia Sanou et dans Declassified Memory Fragments du chorégraphe Olivier Tarpaga. Cette dernière pièce, dans laquelle joue un autre danseur formé à la Termitière, Abdoul Aziz Dermé, a fait l’objet d’une tournée de trois semaines en septembre 2015 aux Etats-Unis. Après son premier solo, Romual sans D, qu’il a joué en France, au Brésil et en Île de la Réunion, Romual Kaboré vient de terminer la création de son nouveau spectacle, L’interview. Un spectacle inédit qui organise un dialogue entre le corps en mouvement et les jeux de lumière. D’autres anciens étudiants du programme sont sollicités par des chorégraphes de renom, à l’instar de Robert Kiki Koudogbo qui joue dans le dernier spectacle de Andréya Ouamba, J’ai arrêté de croire au futur…, tout comme de Salamata Kobré et Mariam Traoré dans Le bal du cercle de Fatou Cissé.

L’ouverture en 2009 de l’EDIT (Ecole de danse internationale Irène Tassembédo) n’est que le prolongement de ce fastidieux travail de formation engagé par la chorégraphe Irène Tassembédo à travers les sessions de formation professionnelle qu’elle organisait entre deux tournées, mais aussi plus formellement au sein du Ballet national qu’elle a dirigé de 1998 à 2007. Quelques danseurs diplômés de cette école se distinguent aujourd’hui sur les scènes artistiques nationales et internationales. Formé à la même école qu’Irène Tassembédo, Mudra Afrique, le chorégraphe Lassann Congo n’a eu de cesse depuis le début des années 1980 de transmettre son savoir-danser aux plus jeunes.

D’autres expériences de transmission de savoirs existent et témoignent de cette volonté commune de partage et d’échange. Pour ne citer que quelques-uns, la compagnie Auguste-Bienvenue, dirigée par Auguste Ouédraogo et Bienvenue Bazié, a mis en place en 2008 le projet Engagement féminin [3] à destination des danseuses africaines. En 2014, le chorégraphe Serge Aimé Coulibaly a ouvert les portes de son espace à Bobo-Dioulasso, Ankata. C’est un laboratoire de recherche, de création et de production des arts de la scène.

Toutes ces initiatives constituent des perches tendues par les aînés que les jeunes artistes doivent savoir saisir pour se propulser vers l’avant. Le danseur burkinabè Issa Sanou nous en donne une preuve assez édifiante. Sa participation impromptue à l’audition du chorégraphe français Hervé Koubi en 2010 à la Termitière lui a ouvert grandement les portes de l’international. Aujourd’hui installé en France, il tourne régulièrement avec la compagnie Hervé Koubi et développe parallèlement ses projets chorégraphiques personnels au sein la compagnie Sanou Ka Sanu, qu’il a créée en 2012.

Ainsi, loin d’être un conflit intergénérationnel, le malaise qui frappe de plein fouet le monde de la danse, et plus largement des arts, prend racine dans une faiblesse sinon une quasi-inexistence d’un véritable circuit de diffusion.

Le marché des arts, un secteur en crise
À la décharge de ceux qui voient dans leur inertie la main de leurs devanciers, on peut concéder un fait : les contextes ont bien changé. Finie, en effet, l’époque de « l’invention d’une danse africaine contemporaine [4] », pour reprendre l’expression de Annie Bourdié. À la faveur du vent démocratique qui soufflait en Afrique à l’aube de la décennie 90, avec à la clé l’avènement du multipartisme, la création artistique était pensée par les autorités politiques françaises comme un facteur de développement du continent africain. Cette politique africaine de la France va ouvrir la voie à un vaste programme d’aides publiques à la création africaine à travers la Fondation Afrique en Créations en 1991. Fusionnant avec l’Association française d’action artistique (AFAA) en 2000, cette fondation sera rebaptisée Culturesfrance en 2006 avant de devenir dès 2011 un pôle du département des échanges artistiques de l’Institut français. Cette vaste opération a favorisé l’éclosion de nouveaux talents chorégraphiques, de compagnies, de lieux dédiés à la danse, mais aussi la mise en place d’une rencontre interafricaine de la danse contemporaine, Danse l’Afrique danse !

Passée cette période faste, la crise économique mondiale va astreindre les autorités françaises à une réorientation stratégique des priorités en matière de coopération culturelle et artistique avec le continent africain. Les coupes budgétaires qui s’en ont suivi ont eu des conséquences désastreuses sur le marché des arts. Un marché, nous rappelle Coralie Pelletier, structurellement déficitaire et déséquilibré car ne relevant pas d’une logique productiviste industrielle, mais dépendant fortement d’un interventionnisme financier public [5]. L’asymétrie spectaculaire entre les besoins du milieu de la danse contemporaine et les crédits alloués par le domaine public ont provoqué de graves dysfonctionnements dans le secteur. À titre d’exemple, beaucoup de compagnies n’ont pas pu boucler leurs budgets de production, tandis que des théâtres ont dû annuler tout ou partie de leur programmation artistique sur la saison 2014/2015 en France [6].

Alors que les programmes artistiques mis en place par l’Institut français pour le continent semblent donner la primeur à des créateurs d’autres pays, la vitalité chorégraphique au Burkina Faso a connu un coup de ralentissement considérable. En dehors des trois festivals de danse – Dialogues de corps, FIDO et In-Out Dance Festival – rares sont les spectacles de danse qui sont présentés à l’Institut français de Ouagadougou ou à la Termitière. À la rareté des aides à la création, mais aussi à l’absence d’aides à la diffusion, vient se greffer l’épineuse question de la mobilité des artistes africains [7]. En résultent une léthargie de la création chorégraphique et une fuite des corps vers un ailleurs plus prometteur. Il peut donc être établi une relation de cause à effet entre l’absence de ressources financières et la perte de vitalité que connaît le secteur de la danse au Burkina Faso. Mais c’est là qu’apparaît le véritable défi à relever, celui de développer le marché de la danse contemporaine en Afrique.

 Élargir le marché africain de la danse contemporaine
La danse contemporaine ne pourra prospérer en Afrique que si elle réussit le pari de vaincre ses vieux démons : faire tomber les stigmates d’un art élitiste, hermétique et réservé à une classe d’initiés. Cela implique de sortir cet art nouveau de ses lieux traditionnels, en l’occurrence l’Institut français et la Termitière, pour lui donner une dimension populaire.

Cet élargissement du marché de la danse créative doit passer par une double action de structuration et de sensibilisation. Sur le plan structurel, il s’agit de mettre en œuvre des mécanismes efficaces de protection sociale et juridique pour les acteurs (application du statut d’artiste, prise en compte des œuvres chorégraphiques dans le recouvrement des droits d’auteur, système adapté de cotisations sociales et patronales, etc.). Cela implique aussi de renforcer l’organisation administrative du secteur (adoption d’une convention collective par les acteurs eux-mêmes, mise en place d’une politique de financement national équitable et dans la durée, etc.). Un climat sécurisé permettrait d’attirer dans le milieu artistique tous ces administrateurs culturels formés à l’Université de Ouagadougou depuis 2002, mais qui s’en détournent au profit de secteurs plus lucratifs.

Des politiques de sensibilisation doivent être adoptées et mises en œuvre sur le long terme. En plus d’apporter à de nouveaux publics cette nouvelle danse (spectacles hors les murs par exemple), les acteurs du milieu devraient adapter leurs propositions artistiques aux réalités locales en proposant une esthétique digeste. Faire naître l’envie, créer à terme la demande, c’est ce travail de longue haleine qu’a réussi à faire le CITO. Aujourd’hui les gradins de cet espace théâtral au cœur de Ouagadougou sont pris d’assaut par un public majoritairement burkinabè. Même son de cloche avec les Récréâtrales [8]. En transformant, à chaque édition de cet événement, la rue passant devant la Fédération du Cartel [9] en une grande scène théâtrale, mais aussi en installant chez les riverains des mini-scènes, les organisateurs ont réussi à fédérer le grand public autour du théâtre. Ce faisant, le théâtre est devenu un espace propice de dialogue social, mais surtout une affaire de tous.

Au titre de sa mission régalienne, il revient à l’Etat de mettre en place une véritable politique de soutien à la création chorégraphique. Hors du champ des appuis sporadiques et modiques, cette action doit s’inscrire dans une perspective au long cours. Le Grand Prix National de la création chorégraphique, lancé en 1997 par le Ministère de la culture, est un bel exemple qu’il serait heureux de reprendre en en confiant la structuration et l’organisation aux professionnels. Plus globalement, l’Etat, et en l’occurrence le ministère en charge de la culture, doit se départir du « tout musique » et du « tout cinéma » pour embrasser et donner la même considération à la large palette de mouvements artistiques, si dynamiques et si puissants. En outre, l’adoption récente par le gouvernement burkinabè du rapport relatif à la « Stratégie de valorisation des arts et de la culture dans le système éducatif burkinabè [10] » constitue, à n’en point douter, une aubaine à saisir, un terreau à explorer et à faire fructifier par tous les acteurs.

Sur le plan régional, la perspective d’une croissance économique et démographique soutenue, ainsi que l’émergence d’une classe moyenne, constituent autant d’atouts, autant de leviers sur lesquels appuyer pour redonner force et vitalité à la création chorégraphique. Parlant de l’art contemporain, Giles Peppiatt, expert chez Bonhams à Londres, estime, pour sa part, que « par certains aspects, l’Afrique est la Chine de demain dans le secteur artistique [11]».

 Pour conclure…
Au lieu de pousser des cris d’orfraie sur leur malheureux sort qu’ils lient à un fantasque désengagement de leurs aînés, les pourfendeurs de la première génération d’artistes chorégraphiques devraient s’employer à trouver des solutions au véritable problème auquel fait face la danse contemporaine sur le continent : l’absence de marché. S’enfermer dans un attentisme stérilisant, jeter l’opprobre sur l’ancienne génération, c’est se tromper de combat. La véritable lutte réside dans notre capacité à apporter des réponses concrètes à l’étroitesse sinon à la quasi-inexistence du marché artistique africain, en dehors de manifestations ponctuelles dont la pérennité et la force structurelle posent problème.

Notes
[1] Entretien du 31 juillet 2015 au Centre de développement chorégraphique la Termitière.

[2] François Grima, « Impact du conflit intergénérationnel sur la relation à l’entreprise et au travail : proposition d’un modèle », Management & Avenir 2007/3 (n° 13), p. 27-41. DOI 10.3917/mav.013.0027.

[3] Sarah Andrieu et Nadine Sieveking, « Faire bouger les choses! Engagement féminin et dynamiques sociales de la danse contemporaine en Afrique », Africultures, 7 février 2013.

[4] Annie Bourdié, « Art chorégraphique contemporain d’Afrique, enjeux d’une reconnaissance », Marges [En ligne], 16 | 2013, mis en ligne le 15 mars 2014.

[5] Coralie Pelletier, « Le marché de la danse contemporaine en France : enjeux, contraintes et paradoxes », Political science, 2013.

[6] Pierre-Emmanuel Mesqui, « 100 festivals supprimés à cause des baisses de subventions », Lefigaro.fr, 16 mars 2015.

[7] François Bouda, « La mobilité des artistes africains : une notion à connotation politique », Interartive, juillet 2013.

[8] Résidences panafricaines d’écriture, de création et de formation théâtrales de Ouagadougou.

[9] Structure d’administration et de gestion commune de cinq compagnies de théâtre burkinabè : la Compagnie Falinga, le Théâtr’ Evasion, le Théâtre Eclair, l’AGTB et la Compagnie du fil.

[10] Compte-rendu du Conseil des ministres du 9 septembre 2015.

[11] Sylvie Rantrua, « Emergence du marché de l’art africain », Sept.info, 20 juin 2015.

L’œil du cyclone, ou le drame des enfants soldats

Source: rfi.fr

Source: rfi.fr

Après son sacre [1] au Fespaco 2015, L’œil du cyclone du réalisateur burkinabè Sékou Traoré fait à nouveau sensation. Prévue seulement pour la semaine du 13 juillet, sa projection a été prolongée jusqu’au 8 août 2015, drainant chaque soir beaucoup de  monde aux cinés Burkina et Neerwaya.

Au cœur de l’Afrique des guerres
Le film s’ouvre sur un diaporama d’images violentes de pays africains en guerre : des armes, des morts, des militaires, mais aussi des enfants soldats. Puis un rebelle, Blackshouam, capturé par un commando des forces spéciales, est transféré à la prison afin d’être jugé pour crimes de guerre. Pour le défendre, est commise d’office l’avocate Emma Tou qui s’engage au nom d’une justice équitable.

Ainsi se campe le décor d’un film qui, en une centaine de minutes, va effectuer une plongée spectaculaire au cœur de la géopolitique africaine, marquée par la corruption, les trafics et les guerres. L’histoire se déroule dans un pays imaginaire d’Afrique, un peu semblable à la Sierra Leone et au Congo, évoqués dans le film.

Un chef d’œuvre poétique
Inspiré de la pièce théâtrale du même nom du dramaturge Luis Marques, L’œil du cyclone se déploie comme une fiction-réalité d’une étonnante force poétique. S’attardant sur les détails, privilégiant volontiers le suspense, le réalisateur distille au fil de l’intrigue une trame émotionnelle envoûtante.

Les scènes tournées au Burkina Faso, comme à la prison de haute sécurité, présentent le pays sous les meilleurs auspices. A aucun moment l’on ne se croirait au  » pays des hommes intègres  » avec sa terre ocre, ses rues sinueuses et ses bâtiments jaunis par la poussière. Ici s’exprime pleinement la beauté de l’image.

Le scénario nous renvoie à l’âge d’or du cinéma burkinabè avec des figures de proue comme Idrissa Ouédraogo et Gaston Kaboré dont la qualité des productions filmiques le disputait à la magie de la ligne dramaturgique. Pas étonnant que ce film ait raflé sept prix au Fespaco 2015 et continue de remporter succès et récompenses [2].

 Deux mondes qui s’affrontent
Dans ce procès hautement politique se joue une guerre entre deux mondes, gouvernement et rébellion, justice et impunité. Plus en profondeur se dessine une confrontation entre deux fortes personnalités que tout oppose a priori.

D’un côté se trouve Maître Emma Tou, incarnée par la Sénégalo-Guinéenne Maïmouna Ndiaye, dans un remarquable jeu de rôle. Avocate, défendant la veuve et l’orphelin, elle est la fille d’un riche bijoutier et ancien responsable commercial d’extraction de diamants.

De l’autre côté, il y a le rebelle Blackshouam, une vraie brute. Diabolisé à outrance, avec ses yeux révulsés, le regard perdu dans le néant, le rire sadique, le rebelle, joué avec fougue par l’Ivoirien Fargass Assandé, n’inspire que crainte et méfiance. Son nom de guerre, très évocateur : colonel Hitler Mussolini. Un effroyable assemblage de noms de deux grandes figures tristement célèbres du siècle dernier, Adolf Hitler et Benito Mussolini.

Mais il y a peut-être un point de convergence entre les deux protagonistes : une part d’humanité qui ne s’exprime pas. Maître Emma Tou n’a aucune attache sentimentale. Blackshouam, devenu enfant soldat dès l’âge de huit ans, n’a connu que haine et violence, loin de l’affection de ses parents. C’est certainement ce vide qui va les rapprocher au fil de la préparation du procès.

 Les enfants soldats, un véritable problème
En effet, une intimité complice va naître peu à peu entre les deux. Alors que Maître Tou prépare minutieusement sa défense, Blackshouam est plutôt porté vers l’histoire sentimentale de celle-ci. Une intrusion cocasse dans l’intime de cette avocate.

Autres moments particuliers, lorsque Blackshouam craque et éclate en sanglots à la vue des photos de familles qui ont été massacrées ou devant le souvenir de ses parents. Comme un paradoxe montrant qu’un ancien enfant soldat est toujours capable d’émotion et de sentiment.

On y croit surtout lorsque Maître Tou et Blackshouam exécutent une danse majestueuse au rythme de la salsa. La musique résonne au cœur de la prison, mais brusquement, l’homme s’agrippe à la femme et l’étrangle à mort. L’a-t-il tuée parce qu’elle a décidé de s’en aller après avoir gagné le procès ? L’on n’en saura pas davantage.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que ce dernier crime du rebelle vient rappeler que la violence est profondément ancrée en lui. Comme lui, à travers le monde, des milliers d’enfants soldats sont pris dans l’engrenage de la violence, devenus malgré eux de véritables bombes à retardement. Le film se termine comme il a commencé avec des clichés de guerre, suggérant l’idée d’un interminable cercle vicieux dans le gouffre africain des guerres.

Tout en dénonçant le phénomène des enfants soldats sur le continent, L’œil du cyclone sonne aussi comme une interpellation des décideurs africains et de la communauté internationale sur cette question endémique.

[1] L’œil du cyclone a remporté sept prix au Fespaco 2015 dont l’Etalon du Bronze, les prix de la meilleure interprétation féminine et de la meilleure interprétation masculine.

[2] Le film a aussi reçu les prix du meilleur long métrage et de la meilleure interprétation féminine au Festival international du cinéma et de l’audiovisuel du Burundi (FESTICAB), ainsi que les Ecrans du meilleur comédien international et de la meilleure comédienne internationale au festival Ecrans noirs (Cameroun).

Assinie, comme je ne l’avais jamais imaginée

Assinie 2

Ce n’est pas un village, ni une ville. C’est une station balnéaire hybride, mêlant un peu des deux. Elle se situe à 80 kilomètres à l’est d’Abidjan, la capitale économique de la Côte d’Ivoire. Véritable petite merveille s’étendant sur vingt kilomètres le long du littoral ivoirien, Assinie a le pouvoir de charmer le premier venu avec son calme reposant, ses sables blancs mouvants, ses longs cocotiers ombrageux et ses belles plages grouillant de monde les fins de semaine.

Pour les touristes, les expatriés et les Abidjanais en général, c’est un petit coin de paradis où l’on vient pour se détendre, décompresser et s’échapper de l’angoisse du boulot, des embouteillages monstres, du tumulte et de la pollution de la ville. Pour eux, Assinie se résume à une flopée d’établissements hôteliers haut de gamme, de restaurants-plage proposant de la cuisine européenne et ivoirienne, de villas luxueuses et de paillotes privées. Un lieu où l’on vient faire des balades en quad ou en bateau, de même que pratiquer du sport (beach-volley, surf, ski nautique, jet-ski…).

Mais pour ceux qui sont nés et qui ont vécu en ce lieu et pour ceux qui y habitent, la vision est tout autre. Assinie est bien plus qu’un simple site touristique ou un camp de vacances. Pour nous, au-delà de cette perception,  il y a avant tout des quartiers, des villages, mais aussi des familles, une vie. À Assouindé où j’ai grandi, on se cherche [1]. Puisque les salaires de gardiens de paillotes ne suffisent pas, puisque les gratifications hebdomadaires des patrons généreux ne permettent pas de joindre les deux bouts, il faut bricoler à côté. Dans les champs de manioc ou d’ananas, dans les cocoteraies, dans le petit commerce, dans les petits boulots (menuisiers, maçons, architectes autodidactes…), ou dans l’exploitation de ce que la nature offre de précieux (tisser des palissades de feuilles de cocotiers, couper de la paille pour les toitures de chaume, faire du petit élevage, etc.). Avant la décennie de crise ivoirienne, vers la fin des années 80 et le début des années 90, bien avant la dévaluation du F CFA, quand Assinie n’avait pas entamé sa mue, la nature était encore plus généreuse et les opportunités foisonnantes.

Alors que, fin 2014, mes pas foulaient à nouveau le sol assinien et que la brise douce et fraîche me caressait le visage, surgissaient de ma mémoire des souvenirs lointains comme des arrêts sur images. Il me revenait ces beaux temps passés avec mes amis : nos trajets à pied sur le chemin de l’école, nos matchs de football interminables, pieds nus, dans le sable ou sur la terre rouge, nos sessions de babyfoot dans la boutique-bar-restaurant de mon père, nos parties de pêche à la lagune… Il me revenait ces après-midis le week-end où, lorsque les patrons étaient absents, les gardiens se payaient le luxe de jouer à la pétanque.Je revoyais les visages de tous ces braves gens qui ont quitté leur bercail dans l’espoir de faire fortune sur cette terre d’Éburnie. Mais combien d’entre eux ont-ils tiré leur révérence, las de n’avoir pas vu la terre promise ? Combien d’entre eux ont-ils dû se résigner à retrouver leurs terres natales, le cœur gros de déception et l’âme en peine ? Combien encore continuent de courber l’échine malgré tout et qui, même au soir de leur vie, espèrent toujours que les fruits tiendront la promesse des fleurs ?

Une chose est sûre : Assinie a bien changé. À la fois humainement et physiquement. Tous mes amis se sont installés à Abidjan et nos voisins, les parents de mes amis d’enfance, ont déménagé. Les chalets d’autrefois ont cédé la place aux châteaux. Les Libanais ont presque tout racheté, les Français ayant dû fuir la crise ivoirienne. « Assinie est devenue Beyrouth », me disait un ami.

Lors de ce dernier séjour à Assinie, j’étais animé par un sentiment trouble : je me sentais merveilleusement bien – et retrouver mes racines –, mais en même temps je me sentais étranger. Assinie se présentait à moi sous un nouveau jour : elle était radieuse, élégante et séduisante. Jamais je n’avais posé sur elle ce regard si nouveau, si différent, si plaisant. En fait, c’est cela la force d’Assinie [2] : plus vous vous éloignez d’elle, plus elle vous attire vers elle.

Assinie

Notes
[1] La formule de la débrouillardise en nouchi, l’argot ivoirien.

[2] Alors que sont écrites ces lignes, résonne avec bonheur dans ma tête cette belle chanson de Tom Frager, Home.

Ouaga-deux-roues [*] ou comment entrer dans le secret de Ouagadougou

© alliance/dpa

© alliance/dpa

Ouagadougou est une petite ville-monde, débordante d’humanité et de générosité. C’est une métropole villageoise [1], à fière allure, où se cultivent intégrité, optimisme déconcertant et foi inébranlable en l’avenir. Elle offre à voir, dans ses rues sinueuses et poussiéreuses, un ballet incessant de voitures rutilantes, de taxis délabrés, de motocyclettes, de bicyclettes, d’ânes et de charrettes.

Dans ce fouillis, il n’est pas rare d’apercevoir des femmes, bébé au dos, chevauchant leur vélo et portant en équilibre sur la tête un grand plateau de fruits. Ou des hommes engloutis par les poulets et les chèvres qu’ils transportent sur leurs bicyclettes à destination des marchés et des maquis [2] ouagalais. Ou des scolaires et étudiants revenant des cours. Ou encore les balayeuses de la Brigade verte [3] rentrant chez elles après leur service. Il faut comprendre que le vélo, à l’instar de la moto, est avant tout multi-utilitaire : il sert à transporter humains, animaux, marchandises, pneumatique, quincaillerie, etc.

On dit de Ouaga que c’est la capitale des deux roues. Les pistes cyclables aménagées dans les principales artères de la ville, tout comme les nombreux parkings, à l’allure de marchés de cycles, en attestent clairement. Les deux-roues, motorisés ou non, permettent de combler un système de transport en commun défaillant. Mais contrairement à une idée reçue, c’est peut-être la mentalité des Burkinabè qui ne permet pas la mise en place d’une véritable politique de transport public. En effet, l’idée de posséder sa propre maison est aussi vraie et prégnante que celle de posséder son propre moyen de déplacement. Ce qui provoque un étalement de la ville, avec l’apparition des non-lotis [4], un allongement des distances et, finalement, des dysfonctionnements majeurs dans les transports urbains.

Dans cette distribution spatiale de la ville, le vélo occupe une part modale importante, quoique se classant derrière la moto. C’est le moyen de transport le plus accessible de tous. Comprendre la place du vélo dans la société burkinabè informe sur cette fracture sociale grandissante, avec une minorité riche qui s’enrichit et une majorité pauvre qui s’appauvrit. C’est ce que les rappeurs Joey le Soldat et Art Melody dénoncent dans le concept Waga 3000 [5]. Les artistes y rappent le vrai visage, misérable, de la ville, en opposition à Ouaga 2000, ce quartier chic avec ses villas cossues à l’architecture futuriste.

À la hiérarchie modale dans la ville de Ouagadougou correspond une hiérarchisation de la société [6]. Dans le trafic ouagalais, il y a un dédain en cascade du conducteur de la voiture la plus luxuriante au marcheur, en passant par le motocycliste et le cycliste. C’est pourquoi à Ouagadougou, quand on est à vélo, on rêve d’avoir une moto, puis une voiture, signe d’une véritable ascension sociale. Car comme le résume si bien le chanteur Zêdess : « Ouaga sans char, c’est la galère [7] ».

Associé à l’idée de ruralité et de débrouillardise, le vélo, tout comme la moto, est un signe distinctif de la capitale burkinabée, mais aussi objet-témoin de la paupérisation de la population. Tout en servant de moyen modal transitoire vers de meilleurs lendemains, le vélo est également une réponse à la crise du transport en commun. Mais, il peut très bien aussi, quand il n’est plus d’usage, trouver une seconde vie auprès d’un certain Sahab Koanda, le roi de la poubelle, à travers ses inventions métallurgico-artistiques [8] ou son concept de concert percu-métal [9].

Notes [*] Cette expression s’inspire du film documentaire de Idrissa Ouédraogo intitulé : « Ouagadougou, Ouaga deux roues », réalisé en 1984.

[1] Voir à ce sujet le magnifique reportage radiophonique de France Culture « Ouagadougou ville-mondes – escale 1 : Ouaga, ville lumière africaine », produit par Jean Michel Djian et réalisé par Angélique Tibau. L’émission a été diffusée le 21 septembre 2014.

[2] Terme désignant les bars au Burkina Faso et dans d’autres pays de la sous-région ouest-africaine.

[3] Créée en 1995 par la Mairie de Ouagadougou, elle est constituée de femmes assurant le balayage de la ville. Lire à ce sujet : Merneptah Noufou Zougmoré,              « Brigade verte : Ces femmes balayeuses et fières de l’être », L’Événement. L’article a été publié sur le site de Lefaso.net le 19 septembre 2005.

[4] Terme employé pour désigner les quartiers périphériques de Ouagadougou, constitués de maisons en terre installées anarchiquement sans viabilisation préalable. C’est en quelque sorte des villages urbains ne bénéficiant pas de services de base comme l’eau et l’électricité. Consulter à ce sujet: http://www.issp.bf/Publications/OPO/Focus/OuagaFocus_2012_3_FR.pdf
[5] Julien Le Gros, « Waga 3000: ‘‘l’autre visage de Ouaga’’. Portraits d’Art Melody et Joey le soldat », Africultures, 23 mars 2013.

[6] Diaz Olvera Lourdes, Plat Didier, Pochet Pascal, « Mobilité quotidienne  des citadins à faibles ressources. Les enseignements de Ouagadougou » in Tiers-Monde, 1999, tome 40 n°160, Études sur la pauvreté, prix agricoles et filières intégrées, nationalistes hindous et développement, pp. 829-848.

[7] Le terme « char » signifie motocyclette. En raison de la faiblesse du système de transport en commun, se déplacer dans la ville de Ouagadougou devient problématique lorsqu’on n’a pas de moyen de déplacement. Écouter à ce propos la chanson de Zêdess intitulée : « Ouaga sans char ».

[8] http://www.galeria-out-of-africa.com/fr/browse/page/shop.browse/category_id/28

[9] http://www.ateliers-frappaz.com/residence-kokondo-zaz-sahab-koanda.

La Culture dans le post-2015. Analyse des éléments de la durabilité. [*]

© James Hercule

© James Hercule

Le 19 juillet 2014, le Groupe de Travail Ouvert (GTO) sur les Objectifs de Développement Durable (ODD) clôturait sa treizième session par l’adoption de son rapport. Cela sert de prétexte pour remettre sur la table des débats la problématique du lien entre culture et développement, et surtout pour questionner la place de la dimension culturelle dans le programme de développement post-2015. A-t-on, enfin, dépassé les grands discours d’intention pour entrer dans une véritable logique d’action ?

La culture dans le post-2015, pilier ou faire-valoir ?
Le document récapitulatif des propositions du GTO compte vingt pages pour dix-sept objectifs. Dès les premières lignes, l’éradication de la pauvreté est déclinée comme le défi majeur du monde actuel, une condition sine qua non du développement durable. Il ne s’agit plus d’un plan de rattrapage des pays développés par les moins avancés. Il est question ici de finaliser les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) et de faire face aux nouveaux défis. Pour cela,il revient à chaque État de définir sa propre vision et d’utiliser, à bon escient, ses ressources, en fonction de son contexte et de ses priorités. On passe d’une recherche effrénée de la croissance économique à la poursuite d’un bien-être social global. Ce qui marque une évolution significative et une démarcation nette d’avec les premières théories développementalistes.

Le document rappelle les trois piliers du développement durable que sont l’efficacité économique, la qualité environnementale et l’équité sociale. En s’intéressant à la qualité de la vie humaine (logement, alimentation, santé et éducation), le volet social recoupe, en certains points, notamment sous l’angle de la finalité, la dimension culturelle. Si plusieurs organisations, avec en tête l’UNESCO [1], militent pour que la culture soit reconnue comme le quatrième pilier du développement, celle-ci n’est évoquée que substantiellement dans le rapport. Sans jamais dépasser la simple évocation de son importance.

Sur vingt pages, la culture n’est mentionnée que quatre fois. Dans l’introduction, le point 9 évoque la Déclaration de Rio+20 qui reconnaît explicitement la capacité de toutes les cultures et de toutes les civilisations à contribuer au développement durable. Ensuite, la culture refait son apparition dans l’objectif 4 sur  » l’éducation et l’apprentissage tout au long de la vie « . Ici la diversité culturelle et le rôle de la culture dans le développement sont décrits comme moyens, parmi tant d’autres, d’acquérir le savoir et les compétences nécessaires pour promouvoir le développement durable. Au niveau de l’objectif 8 sur  » la croissance économique et les emplois décents « , c’est la valeur marchande de la culture qui est mise en avant. Les politiques mises en place devront permettre, d’ici à 2030, de promouvoir un tourisme durable capable de créer des emplois et de promouvoir les cultures et les produits locaux. Enfin, dans le point 12 abordant la question des  » modèles de consommation et de production durables « , il est question des mécanismes de mise en œuvre et d’évaluation des impacts du tourisme durable.

Au terme de ce rapport, nul besoin de s’appeler Cassandre ou Protée pour se rendre compte que la culture continue de faire face à des blocages institutionnels et politiques. C’est à croire que la culture sert, malgré les apparences trompeuses d’une conviction ancrée dans plusieurs décennies de lutte, un discours démagogique, voire un effet de mode. Sans aucune profondeur pouvant se traduire de façon concrète dans le prochain programme de développement post-2015.

Mais que peut réellement la culture quand, dans un contexte globalisé, de nouveaux défis se posent au monde, incluant, entre autres, terrorisme international, crises politico-militaires, changement climatique, catastrophes naturelles, austérité économique et crises épidémiques ? Dans les pays en développement, surtout en Afrique, où tout est prioritaire, les urgences du moment autorisent-elles objectivement à s’intéresser à la culture ?

La culture, une alternative efficace pour la durabilité du développement
Pour justifier le sous-développement des pays du Sud, plusieurs substrats de leurs cultures ont été remis en cause par les économistes et théoriciens du développement : idéologie parasitaire, manque d’organisation et d’esprit d’initiative, etc. Il a été également évoqué d’autres blocages comme la désorganisation des systèmes socioculturels et socio-économiques, inhérente au projet colonial. D’aucuns ont même avancé une mentalité préscientifique et prélogique chez les Africains notamment, aggravée par un penchant hédoniste.

Pour se développer, les pays en question devaient produire la croissance économique, en procédant par mimétisme servile des modèles de développement européo-centrés. Du fait de son caractère intangible, qualitatif, dynamique et évolutif, la culture a longtemps été jugée incompatible par les économistes avec le développement, supposé être quantitatif, quantifiable, avec des effets matériels [2].

Or à quoi a abouti l’imposition d’un modèle de développement, inadapté aux spécificités locales, si ce n’est qu’à l’échec des différents plans qui en ont découlé ? En ignorant littéralement l’aspect humain du développement, la croissance économique a entraîné implicitement la perte d’identité, tout comme elle a davantage contribué à creuser les inégalités sociales.

L’échec de l’approche purement économiste du développement a donc conduit les spécialistes à considérer d’autres aspects du développement. Les soubresauts de cette prise de conscience remontent à la première conférence des Nations Unies sur l’environnement à Stockholm en juin 1972. Après la Déclaration de Mexico sur les politiques culturelles en 1982, la réflexion sur le lien entre culture et développement va s’amorcer, à l’aube des années 1990, avec le rapport Pérez de Cuéllar, Notre diversité créatrice, de la Commission mondiale de la culture. Tout comme l’entrée en jeu de la Banque mondiale qui organise, sous l’impulsion et avec l’UNESCO, en octobre 1999 à Florence (Italie), la conférence sur le thème :  » La culture compte : financement, ressources et économie de la culture pour un développement durable ». D’autres événements, ayant fait date, méritent d’être évoqués ici à juste titre : la publication du Rapport mondial sur le développement humain du PNUD (2004) [3], consacré à « la liberté culturelle dans un monde diversifié », la Déclaration universelle de l’UNESCO sur la diversité culturelle (2001), la Convention de l’UNESCO sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles (2005), l’Agenda 21 de la culture (2004), etc. [4].

Plus récemment, en reconnaissant le lien direct entre la culture et les trois piliers du développement durable, ainsi que la paix et la sécurité, mais aussi en affirmant la culture comme moteur et catalyseur du développement durable, la troisième résolution de l’ONU [5] sur  » culture et développement durable  » constitue, selon certains analystes, une avancée significative pour le programme de développement post-2015. En 2013, lors de sa Revue ministérielle [6], l’ECOSOC [7] inscrivait spécifiquement, pour la première fois, à son ordre du jour, les affaires culturelles comme l’un des thèmes de débat. Publiée le 17 mai 2013, la Déclaration de Hangzhou [8] plaide fortement en faveur de l’intégration d’un objectif centré sur la culture dans le programme de développement post-2015. Enfin, mentionnée dans moins de 30% des plans-cadres des Nations Unies pour l’aide au développement en 2006, la culture est passée en 2013 à un taux de 70% [9].

Mais concrètement que peut apporter la culture dans la durabilité du développement ?
Bon nombre de défenseurs de la cause culturelle avancent l’argument suivant : la culture permet d’agir sur les aspects sociaux, économiques et environnementaux du développement. Du fait de leur plasticité, les traits culturels portent en eux les valeurs intrinsèques devant permettre d’apporter des solutions durables pour le développement.

Pour exploiter ce potentiel, il faudrait oser une véritable révolution culturelle. Dans un contexte mondialisé et diversifié, le prisme de l’interculturalité apparaît comme un impératif [10]. Cette interculturalité permet une appropriation, et une adaptation aux sujétions locales, des savoirs scientifiques et technologiques par toutes les couches sociales et leur implication dans les efforts de développement. Il faut trouver une approche permettant de mettre en valeur les effets d’influences réciproques entre culture et développement à travers une politique capable d’accélérer le progrès économique et le changement culturel [11].

L’exemple du miracle asiatique est, à cet égard, édifiant. En adoptant des orientations culturelles modernistes, ancrées dans un traditionalisme séculaire, les économies asiatiques hautement performantes [12] ont réussi à agir sur certains facteurs comme l’épargne, l’innovation, l’importance des investissements locaux et la planification familiale, et à inverser la tendance [13].

Comme tout autre domaine, la culture, sous toutes ses formes, est une composante essentielle du développement durable. Elle représente un secteur économique porteur, stimule la créativité et l’innovation, génère des revenus et crée des emplois. Ces dix dernières années, la communauté internationale s’est évertuée à en réunir les preuves, basées sur la conceptualisation d’une économie dite créative [14]. En la matière, l’UNESCO a mis sur pied un projet pionnier de recherche appliquée visant à identifier une batterie d’indicateurs, prenant en compte plusieurs domaines : l’économie, l’éducation, le patrimoine, la communication, la gouvernance, les questions sociales et l’équité entre les sexes. De son côté, l’OIF [15], à l’instar d’autres organisations, a mis en place une politique de soutien au développement des industries créatives dans les pays africains [16].

En 2011, le commerce mondial des biens et services créatifs a atteint un record de 624 milliards de dollars, tandis qu’entre 2002 et 2011, les exportations de biens créatifs ont augmenté chaque année en moyenne de 12,1% dans les pays en développement [17]. Lors d’un débat thématique sur la culture et le développement de la 67ème session de l’Assemblée générale de l’ONU, Madame Irina Bokova, Directrice générale de l’UNESCO, affirmait que l’industrie du cinéma et de la vidéo représentait le deuxième secteur économique nigérian, l’un des moteurs économiques de l’Inde et 10% du PIB de l’Indonésie [18].

Par ailleurs, la culture a ceci de particulier qu’elle donne un visage humain au développement. En effet, tout en apportant des solutions innovantes et efficaces à la réduction de la pauvreté, elle crée les conditions idoines pour l’inclusion sociale, la prévention des conflits, une éducation de qualité, la protection de l’environnement et la promotion des identités culturelles. L’homme, précisons-le, doit être le centre de tous les projets de développement. C’est en cela que cette assertion du poète-président Léopold Sédar Senghor fait sens :

«  Comme chef d’État, j’ai toujours pensé que l’homme, c’est-à-dire la culture, était au commencement et à la fin du développement «  [19].

Au risque de tomber dans un truisme, il s’agit de réaffirmer avec force conviction que la culture contribue efficacement au développement durable. Elle lui donne un visage humain en agissant sur les variables économiques, sociales et environnementales.

Les actions de plaidoyer des États, des organisations et des acteurs du développement pro-culture doivent se poursuivre et se renforcer. Cela afin de lever les équivoques et de faire en sorte que la culture puisse pleinement jouer son rôle de moteur et de levier du développement. Bien entendu, en prenant garde, dans la monstration d’une culture à potentiel économique, de ne pas tomber dans ce que l’universitaire Jean-Michel Lucas qualifie de piège du  » réalisme culturel « , tueur d’humanité. C’est-à-dire vouloir traiter les acteurs culturels et les artistes comme des armes de choc. On devra toujours avoir à l’esprit les enjeux éthiques des politiques culturelles, mettant l’accent sur la qualité des rapports de l’homme à l’homme [20].

Sortir la culture du carcan de l’instrumentalisation et de la sous-évaluation doit être la priorité. Que la culture cesse d’être un ornement, voire une réalité banale, à côté du triptyque économie, inclusion sociale et environnement. Pour reprendre les termes de Michaëlle Jean, candidate au poste de secrétaire générale de la francophonie, des 29 et 30 novembre prochain :

« À nous, les peuples des Nations Unies de faire en sorte que cet espace, que nous voulons riche du métissage de nos cultures, de nos expériences, de nos traits de civilisations, de nos destinées qui se croisent par de là nos blessures, soit pétri d’une éternelle fraternité. […] de la parole, il nous faut passer aux actes, avec la plus grande assurance et toute la constance nécessaire  » [21].

NOTES
[*] Cet article a été publié sur le 7 avril 2014 sur le site Africultures le 24 novembre 2014. http://www.africultures.com/php/index.php?nav=article&no=12557

[1] Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture.

[2] Iulia Nechifor. – « Culture, développement économique et tiers-monde ». – Études et rapports de l’Unité de recherche et de gestion culturelle. – Paris : UNESCO, 1998 ; p.11 http://unesdoc.unesco.org/images/0011/001126/112652fo.pdf

[3] Programme des Nations Unies pour le développement.

[4] Il est mis en œuvre par la « Commission Culture » de l’association internationale « Cités et Gouvernements Locaux Unis » (CGLU).

[5] Résolution n°A/RES/68/223, adoptée le 20 décembre 2013 par l’Assemblée générale des Nations Unies.

[6] La Révision ministérielle mondiale de l’ECOSOC s’est tenue en juillet 2013 à Genève et a porté sur le thème : « Science, technologie, innovation et le potentiel de la culture dans la promotion du développement durable et l’obtention des Objectifs du Millénaire pour le Développement ».

[7] Conseil économique et social des Nations Unies.

[8] Intitulée « Mettre la culture au cœur des politiques de développement durable », cette déclaration a été publiée à la fin du Congrès international de Hangzhou, le 17 mai 2013. Le congrès, organisé par l’UNESCO du 15 au 17 mai 2013, a porté sur le thème « La culture : clé du développement durable ».

[9] Centre d’actualités de l’ONU, Les Dépêches du Service de l’ONU. – « L’ONU souligne le rôle crucial de la culture pour le développement lors d’un débat à l’Assemblée générale », New York, 12 juin 2013. http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?newsID=30515&Cr=cultu#.VBZV2G9thXQ

[10] Camille Roger Abolou. – « La bouche qui mange parle : langues, développement et interculturalité en Afrique noire ». – L’anthropologue africain, Vol. 15, Nos. 1&2, 2008, p. 23. http://www.ajol.info/index.php/aa/article/download/77245/67692

[11] Agence française de développement (AFD), « Culture et développement » http://www.afd.fr/home/recherche/themes-recherches/culture-developpement

[12] Ces pays regroupent : la Corée du Sud, Taïwan, la Thaïlande, la Malaisie, le Singapour, Hong-Kong et le Japon). Cf. Jean-Baptiste Onana. – « De la relation entre culture et développement : leçons asiatiques pour l’Afrique ». – Politique Africaine, décembre 1997, p. 10. http://www.politique-africaine.com/numeros/pdf/068096.pdf

[13] Jean-Baptiste Onana, Ibid.

[14] Trois rapports sur l’économie créative ont été publiés entre 2008 et 2013. Intitulé « Élargir les voies du développement local », ce dernier rapport est une édition spéciale publiée par l’UNESCO et le PNUD, via le bureau des Nations Unies pour la coopération Sud-Sud.

[15] Organisation internationale de la Francophonie.

[16] Voir à ce sujet la communication, « Le Soutien au développement des industries créatives en Afrique : approches de l’Organisation internationale de la Francophonie », de Toussaint Tiendrebeogo, donnée le 9 octobre 2013 à Cape Town, lors de la 3ème Conférence sur l’économie créative en Afrique. http://www.arterialnetwork.org/uploads/2013/10/Toussaint_Tiendrebeogo_Speech_ACEC2013_copy.pdf

[17] Centre d’actualités de l’ONU, Les Dépêches du Service de l’ONU. – « Les entreprises créatives, moteur de l’économie et du développement futurs, affirme l’UNESCO », New York, 14 novembre 2013. http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=31508#.VCXs1G9thXQ

[18] « Assemblée générale : les appels se multiplient pour que la culture figure parmi les domaines cles du programme de développement post-2015 », New York, 12 juin 2013. http://www.un.org/News/fr-press/docs/2013/AG11379.doc.htm

[19] Une citation de Senghor publiée dans « Notre Librairie », n° 81, Oct. Nov 1985. Reprise dans Les Actes du colloque « Léopold Sédar Senghor : la pensée et l’action politique », Paris, 26 juin 2006. http://www.assemblee-nationale.fr/international/colloque_senghor.pdf

[20] Jean-Michel Lucas, « Culture et développement durable : il est temps d’organiser la palabre… », Irma, février 2012. http://www.irma.asso.fr/Culture-et-developpement-durable

[21] Tirés du discours qu’elle a prononcé le 25 mars 2014 au siège de l’ONU à New York, à l’occasion de la commémoration des victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique des esclavages. http://haiti-reference.com/opinions/2014/03/discours-de-michaelle-jean-onu/