Mon premier Gaou à New York

Un Gaou à New York

Mon premier gaou à New York – crédit: Bouda

Bleue. Ligne bleue. C’est bien la ligne bleue.Bien que les ayant bien notés, noir sur blanc, dans mon carnet de voyage, ces mots je me les répétais inlassablement dans ma tête comme un écolier en mode boileau [1], pour ne pas les oublier, mais surtout pour me rassurer, pour calmer la peur panique qui s’empare de moi quand vient le moment où je dois m’orienter dans cette jungle urbaine des mégalopoles occidentales comme New York.

Cela fait maintenant une demi-heure que j’attends le train bleu. Ce fameux train avec une ligne bleue tracée sur le flanc, c’est bien lui que j’attends. Mais zut ! Nul train bleu à l’horizon. Où est-il ce foutu train ? Tous ceux qui arrivent sont gris. Rien de bleu, pas une seule once de bleu. Je m’enquiers alors auprès du premier passant : il faut prendre le A Train. Je ne me préoccupe plus de savoir de quelle couleur il est ce train. Je saute dedans et à nous aller pour la Grande Pomme !

Ces instants de mes premiers déboires à New York se rappelèrent à mon bon souvenir comme un bois mort remonte soudainement à la surface de l’eau, alors que j’avais réussi à trouver refuge dans les toilettes d’un parc public pour enfants. Je commence à ruminer amèrement cet instant et à m’interroger. Mais merde à la fin, que m’arrive-t-il encore ? Pourquoi c’est si compliqué de s’orienter dans ces villes occidentales ?

À Ouaga la Belle, nul besoin d’aller surfer sur internet. Non. Il aurait suffi de garer son bolide ou son char au bord de la chaussée pour demander son chemin à la vendeuse de beignets ou au kiosqueman du coin. Et l’on aurait eu une réponse d’une précision chirurgicale. Malgré l’absence d’adresses physiques, malgré le fait que les rues portent des chiffres et non des noms, malgré le fait que personne ne remarque les noms des avenues.

« Vous voyez le six-mètre là-bas, là où tourne la voiture là ? Voilà ! Tournez là-bas, puis vous tournez au troisième six-mètre à gauche, vous allez voir un maquis, maquis le Titan. Vous faites comme si vous alliez vers l’échangeur de l’est, mais vous n’arrivez pas là-bas. Dès que que vous dépassez le maquis seulement, tournez dans le six-mètre à droite, la porte jaune là, c’est là-bas. C’est pas caché ! »

Vous voyez, ce n’est pas bien compliqué ! Pour peu que l’on sache repérer les maquis, les églises, les mosquées, les gros arbres, les kiosques de PMUB, les vendeuses en bordure de route, le vendeur de yougou yougou [2] ou de France-au-revoir [3] du coin, les écoles, et vous ne vous égarerez jamais dans cette ville. D’ailleurs, chez moi, on dit que « celui qui a une bouche ne s’égare pas ». Autrement dit, si vous demandez votre chemin, vous trouverez toujours quelqu’un pour vous guider dans ce dédale de terre rouge, de crevasses et de flaques d’eau boueuse.

Mais voilà, New York ce n’est pas Ouagadougou !

En ce matin de début novembre 2013, le soleil se fait désirer, il fait gris et la température a déjà chuté à 2° degrés Celsius. Il fait un froid de canard ! Après m’être frotté les mains de toutes mes forces, je parvins à les dégeler tant bien que mal. Puis je cherchai à comprendre ce qui n’avait pas marché !

Pourtant, ce matin-là, j’étais sorti de bonne heure, dès 8h du matin, de l’appartement où m’avait gracieusement hébergé mon ami Lacina, dans le quartier du Bronx. J’avais rejoint sans grande difficulté la station de métro à Prospect Avenue. Après avoir acheté, non sans peine, une metrocard valable une semaine, j’attendais, confiant que j’étais, le train 5. Sauf que tous les trains 5 ne s’y arrêtent pas. Mais fort heureusement pour moi, je dis bien fort heureusement, j’avais un plan B ! Il suffisait de redescendre la rue E 156 jusqu’à la 149ème rue. Vingt minutes de marche après, je n’y étais pas encore. Je n’avais pas mesuré que New York avait de très longues et surtout de très larges avenues. Je décide alors de rebrousser chemin car je gelais à mort, je ne sentais plus rien : ni mes pieds, ni mes doigts, ni mes oreilles, ni mon nez. Jusque dans mes os, jusque dans ma moelle épinière, je sentais le froid glacial. J’avais mal partout. J’ai cru que c’était fini, que j’allais mourir. En fait, décider de courir me réchauffer dans les toilettes de ce parc pour enfants était une idée géniale, un geste salutaire et vital.

Heureusement que j’avais ce petit téléphone intelligent. Après l’avoir consulté, il me conseilla de repartir à la rue E 156 et d’y emprunter le train 2 vers Flatbush Avenue/Brooklyn College, de faire un changement à 149th– Grand Concourse et enfin de poursuivre mon trajet avec le train 5 jusqu’à Grand Central. Dans le train, à mesure qu’il filait à toute allure, je lis le trajet affiché ; il y est indiqué que le train irait jusqu’à Grand Central. Donc pas la peine de faire ce changement à Grand Concourse ! Je reste là et ne descends donc pas comme prévu. Sauf que le train ne s’arrête pas à Grand Central. Il file vers je ne sais quelle destination. À un moment donné, je me décide à descendre à une station quelconque, je ne sais plus laquelle. À ce stade de panique, je ne vois pas comment je peux encore m’en souvenir ! Je saute dans le train 2 vers Wakefield, dans le sens inverse. Pour une fois, je me fis au conseil de mon petit téléphone intelligent : je descends bien à 149th – Grand Concourse. Je consulte enfin et pour la première fois l’application NYC Subway, que j’avais téléchargée la veille sur le conseil de mon ami Mathurin, mais que j’avais royalement négligée jusque-là. C’est d’ailleurs comme ça que je compris que la ligne bleue qui m’avait été indiquée par une amie un an plutôt n’était pas une ligne tracée sur les trains mais la couleur d’un trajet sur la carte du métro new-yorkais. Mais bon, passons.

Deux choix s’offrent à moi. Je pense toujours à deux plans : un plan A bien ficelé et, quand il ne marche pas, un plan B, qui vient à ma rescousse. J’avais donc deux options : soit prendre le train 5 vers Crown Heights/Utica Avenue, soit le train 4 vers Flatbush Avenue/Brooklyn College. J’opte finalement pour le train 4. Mais je ne suis plus sûr de la direction, alors je descends, m’embrouille dans les allées pour finalement me retrouver sur le quai du train 4. Je ne saurai dire si c’est la même direction ou pas. Qu’importe.

Je ressors encore mon bon vieux dicton et m’enquiers auprès d’une bonne dame qui me rassure que ce train passe bien par Grand Central. Ouf, je peux enfin souffler ! Mais pas pour longtemps. Quand j’arrive en gare, je me rends compte que Grand Central est un véritable labyrinthe, avec toute cette masse agglutinante de voyageurs les uns plus pressés que les autres, avec tous ses quais, avec toutes ses sorties. Quelle direction prendre ?

Pour la dernière fois, je ressors mon petit téléphone intelligent, je lance Google Map qui guide chacun de mes pas, centimètre après centimètre, jusqu’au 801 Second Avenue. Tout en sueur, dans ce grand froid, je prends l’ascenseur et arrive enfin au bureau. Il est 11h30 et je suis en retard d’une heure et demi. Mes plans n’avaient pas vraiment fonctionné !

L’équipe qui m’accueille me rassure que le métro new-yorkais est complexe : il y a le local train, l’express train, les pannes, les accidents (comprenez les suicides !), les voyageurs malades, et que ne pas maîtriser tous ces rouages pouvait constituer pour moi une circonstance atténuante.

À midi, ma collègue Clarisse et moi allons déjeuner à Olympia Cafe, tout près du bureau sur la deuxième avenue. C’est un buffet. Sur le bord de l’étagère où nous prenons des assiettes et des couverts, il est marqué $7,50. Parfait, on peut donc se servir à volonté. Trop bien ! Alors nous nous servons à volonté. À la caisse, lorsque la caissière pose chacune de nos assiettes sur la balance, nous nous regardons et comprenons que les choses s’emballent. Nous faisons grise mine, mais ça n’empêche pas la foutue machine d’afficher $14 à payer chacun. Nous payons, non sans amertume, et nous nous jurons de ne plus nous faire avoir.

Le soir, après une première journée de boulot, il faut rentrer. Et re-bonjour les mésaventures ! J’avais tellement changé de rues, tellement changé de trains et tellement changé de directions le matin, que j’en étais perdu. Mon téléphone vient encore à mon secours et me guide jusqu’à la station de métro. Je m’engouffre dans le trou, sans vérifier quoi que ce soit, et me retrouve sur la ligne 7. Merde, ce n’est pas le bon ! Je ressors tout naturellement pour chercher la bonne entrée. Mais, pas de chance, ma metrocard ne marche plus car ayant déjà servi. Il faut recourir à l’agent en place qui m’aide. Je rentre chez moi tout éreinté, avec en prime une bonne grippe pour le reste de la semaine.

Ce que je retiens de tout ça, c’est cette note de satisfaction : c’est vrai que New York ce n’est pas Ouagadougou, mais en moins d’un mois, mon statut avait changé : j’étais passé de gaou [4] à ziés dédjas [5], au point de prendre le loisir de guider les gaous américains à Times Square. Bah oui des gaous américains à New York, ça existe ! De quoi me soulager et me faire dire que si j’ai eu mon premier gaou à New York, je n’ai pas atteint le stade ultime de gnata [6] !

[1] En nouchi, l’argot ivoirien, « faire boileau » signifie « apprendre ses leçons par cœur ».

[2] Autre nom pour la friperie.

[3] Les articles de deuxième, voire de dixième main, importés de France.

[4] Signifie « être naïf, ignorant ».

[5] Signifie littéralement « avoir les yeux ouverts », autrement dit prendre conscience.

[6] « Être crétin ». Pour mieux comprendre, je vous renvoie à la célèbre chanson du groupe ivoirien Magic System, « Premier Gaou », dont le refrain dit ceci : « premier gaou n’est pas gaou, c’est deuxième gaou qui est gnata ». Traduction : « se faire avoir une fois n’est pas grave, mais se faire avoir une deuxième fois de la même manière est totalement crétin ».

 

Le vélo à Ouagadougou, entre utilité et marginalité

© Plan Belgique

© Plan Belgique

Le visiteur à Ouagadougou est tout de suite fasciné par le spectacle bluffant qu’offre à voir le ballet incessant de véhicules aussi divers qu’atypiques. La distribution modale fait, en effet, cohabiter, dans les rues sinueuses et poussiéreuses de la ville, une variété d’usagers classiques (voitures, tricycles, deux-roues motorisés ou non, piétons), mais aussi des usagers des plus improbables (ânes et charrettes notamment).

A l’inverse de bien de capitales ouest-africaines, à l’instar de la Côte d’Ivoire et du Sénégal, l’expérience modale est caractérisée par une marginalité du transport en commun et une large diffusion des deux-roues motorisés ou non. C’est ce qui vaut à Ouagadougou l’appellation de capitale des deux-roues.

La place importante du Tour du Faso

Comprendre la place du vélo dans la société ouagalaise permet d’en saisir les pratiques, de dessiner la cartographie de ses utilisateurs, mais aussi de décrire les dynamiques sociales que son utilisation induit, en regard de considérations culturelles.

Le vélo occupe une place prépondérante dans le quotidien des Ouagalais. Son utilisation est d’abord utilitaire, qu’elle soit liée à des pratiques professionnelles (travail, commerce) ou sociales (marché, école, visites sociales, pratiques religieuses, etc.). Cette tradition du vélo se déploie également dans le domaine sportif, avec l’organisation annuelle du Tour du Faso, événement majeur auquel viennent se greffer d’autres expériences sportives du vélo comme le Championnat national de cyclisme, la Boucle du Coton ou les initiatives individuelles pour jeunes, femmes et même enfants. Enfin, non moins important, il est à signaler l’expérience atypique de Sahab Koanda, le Roi de la poubelle, qui à partir de objets de récupération, y compris des pièces de vélos hors d’usage, invente et façonne des œuvres d’art. En outre, il a lancé avec les mêmes matériaux le concept de concert percu-métal où des musiciens réinventent la musique avec des instruments entièrement récupérés.

Le vélo, socialement dévalorisé

Une analyse de la typologie des cyclistes [1] permet de mettre en évidence une couche sociale financièrement démunie, comprenant inactifs, scolaires, étudiants, chômeurs, actifs aux occupations peu rémunératrices et/ou de statut précaire ou évoluant dans le secteur informel (agriculteurs, artisans indépendants ou employés, personnes vivant de petits métiers, vendeurs ambulants). La structure résidentielle [2] de la ville, quant à elle, révèle une concentration des cyclistes dans les quartiers périphériques, rassemblés sous le vocable de non-lotis.

Globalement, le vélo est mal perçu et socialement dévalorisé. Plus utilisé par les pauvres des centres urbains et les populations rurales, le vélo est plutôt associé à l’idée de ruralité et de pauvreté. Nombre de chansons et d’anecdotes en donnent une preuve édifiante, à l’instar du tube à succès du chanteur Zêdess, Ouaga sans char. Derrière cette perception négative du vélo se dessine une correspondance entre hiérarchie sociale et hiérarchie modale [3]. Vecteurs de différentiation sociale, les moyens de déplacement révèlent le statut socio-économique de leurs utilisateurs. Aussi, l’utilisation du vélo met-elle au jour une position sociale défavorisée: le vélo est le moyen de déplacement des pauvres. Cette hiérarchisation sociale se ressent nettement dans l’espace urbain où il y a un dédain en cascade du conducteur de la voiture la plus luxuriante au marcheur, en passant par le motocycliste et le cycliste. C’est une réalité que décrit avec éloquence l’écrivain burkinabè Pierre Claver Ilboudo dans son roman, Adama ou la force des choses, paru en 1987 aux Editions Présence africaine :

« Car dans la société actuelle, on vous situe selon votre moyen de déplacement. Les piétons ne comptent pas. Il y a donc, au bas de l’échelle, ceux qui pédalent ; en deuxième position viennent ceux qui ont un engin à deux-roues à moteur et au sommet se pavanent ceux qui ont une voiture [4] ».

Conséquence, l’usage du vélo parmi les citadins ouagalais diminue, en faveur des moyens de déplacement motorisés, à mesure que ceux-ci accèdent à des revenus financiers plus importants et à un niveau d’instruction plus élevé. Passer du vélo à la moto, puis à la voiture dans le meilleur des cas, marque une forme d’ascension sociale. Une telle situation permet de dire, sans risque de se tromper, que le vélo est un moyen modal transitoire vers de meilleurs lendemains. Cette attitude vis-à-vis du vélo, dont l’utilisation, du reste, relève plus de la contrainte économique que de l’envie, est paradoxale dans un contexte marqué par la précarité économique.

En définitive, l’analyse de la place du vélo à Ouagadougou permet d’éclairer les dysfonctionnements majeurs du transport collectif. Le vélo est une réponse à la crise du transport en commun, mais aussi une réponse aux besoins de mobilité des citadins les plus économiquement faibles. Si des contraintes objectives, comme les conditions climatiques, l’étalement de la ville et l’allongement des distances, limitent son utilisation, le vélo doit aussi faire face à des considérations culturellement ancrées : vélo = ruralité et pauvreté [5].

Ph. haut: www.galeria-out-of-africa.com/ Ph. bas: Vincent Vanhecke

Ph. haut: www.galeria-out-of-africa.com // Ph. bas: Vincent Vanhecke

Notes
[*]
Cet article est une réécriture de mon précédent billet, « Ouaga-deux-roues ou comment entrer dans le secret de Ouagadougou », à l’occasion de ma participation au Congrès Velo-City à Nantes du 2 au 5 juin 2015. Retrouvez mon intervention sur le plateau de TV3 sur le thème « Francophonie, une communauté émergente en faveur du vélo ».

[1] Diaz Olvera Lourdes, Plat Didier, Pochet Pascal. Mobilité quotidienne des citadins à faibles ressources. Les enseignements de Ouagadougou. In: Tiers-Monde. 1999, tome 40 n°160. Études sur la pauvreté, prix agricoles et filières intégrées, nationalistes hindous et développement. pp. 829-848.

[2] Florence Boyer. Croissance urbaine, statut migratoire et choix résidentiels des Ouagalais : vers une insertion urbaine ségrégée ?. Revue Tiers Monde, Presses Universitaires de France. Paris, 2010, pp. 47-64.

[3] Lourdes Diaz Olvera, Didier Plat, Pascal Pochet. Hiérarchie sociale, hiérarchie modale dans trois capitales africaines. BUSSIERE Yves, MADRE Jean-Loup (Eds.). Démographie et transport : villes du Nord et villes du Sud, L’Harmattan, pp. 289-315, 2002.

[4] Cité par Lourdes Diaz Olvera, Didier Plat, Pascal Pochet, 2002, Ibid.

[5] Lourdes Diaz Olvera, Didier Plat, Pascal Pochet, 2002, Ibid.