Le vélo à Ouagadougou, entre utilité et marginalité

© Plan Belgique

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Le visiteur à Ouagadougou est tout de suite fasciné par le spectacle bluffant qu’offre à voir le ballet incessant de véhicules aussi divers qu’atypiques. La distribution modale fait, en effet, cohabiter, dans les rues sinueuses et poussiéreuses de la ville, une variété d’usagers classiques (voitures, tricycles, deux-roues motorisés ou non, piétons), mais aussi des usagers des plus improbables (ânes et charrettes notamment).

A l’inverse de bien de capitales ouest-africaines, à l’instar de la Côte d’Ivoire et du Sénégal, l’expérience modale est caractérisée par une marginalité du transport en commun et une large diffusion des deux-roues motorisés ou non. C’est ce qui vaut à Ouagadougou l’appellation de capitale des deux-roues.

La place importante du Tour du Faso

Comprendre la place du vélo dans la société ouagalaise permet d’en saisir les pratiques, de dessiner la cartographie de ses utilisateurs, mais aussi de décrire les dynamiques sociales que son utilisation induit, en regard de considérations culturelles.

Le vélo occupe une place prépondérante dans le quotidien des Ouagalais. Son utilisation est d’abord utilitaire, qu’elle soit liée à des pratiques professionnelles (travail, commerce) ou sociales (marché, école, visites sociales, pratiques religieuses, etc.). Cette tradition du vélo se déploie également dans le domaine sportif, avec l’organisation annuelle du Tour du Faso, événement majeur auquel viennent se greffer d’autres expériences sportives du vélo comme le Championnat national de cyclisme, la Boucle du Coton ou les initiatives individuelles pour jeunes, femmes et même enfants. Enfin, non moins important, il est à signaler l’expérience atypique de Sahab Koanda, le Roi de la poubelle, qui à partir de objets de récupération, y compris des pièces de vélos hors d’usage, invente et façonne des œuvres d’art. En outre, il a lancé avec les mêmes matériaux le concept de concert percu-métal où des musiciens réinventent la musique avec des instruments entièrement récupérés.

Le vélo, socialement dévalorisé

Une analyse de la typologie des cyclistes [1] permet de mettre en évidence une couche sociale financièrement démunie, comprenant inactifs, scolaires, étudiants, chômeurs, actifs aux occupations peu rémunératrices et/ou de statut précaire ou évoluant dans le secteur informel (agriculteurs, artisans indépendants ou employés, personnes vivant de petits métiers, vendeurs ambulants). La structure résidentielle [2] de la ville, quant à elle, révèle une concentration des cyclistes dans les quartiers périphériques, rassemblés sous le vocable de non-lotis.

Globalement, le vélo est mal perçu et socialement dévalorisé. Plus utilisé par les pauvres des centres urbains et les populations rurales, le vélo est plutôt associé à l’idée de ruralité et de pauvreté. Nombre de chansons et d’anecdotes en donnent une preuve édifiante, à l’instar du tube à succès du chanteur Zêdess, Ouaga sans char. Derrière cette perception négative du vélo se dessine une correspondance entre hiérarchie sociale et hiérarchie modale [3]. Vecteurs de différentiation sociale, les moyens de déplacement révèlent le statut socio-économique de leurs utilisateurs. Aussi, l’utilisation du vélo met-elle au jour une position sociale défavorisée: le vélo est le moyen de déplacement des pauvres. Cette hiérarchisation sociale se ressent nettement dans l’espace urbain où il y a un dédain en cascade du conducteur de la voiture la plus luxuriante au marcheur, en passant par le motocycliste et le cycliste. C’est une réalité que décrit avec éloquence l’écrivain burkinabè Pierre Claver Ilboudo dans son roman, Adama ou la force des choses, paru en 1987 aux Editions Présence africaine :

« Car dans la société actuelle, on vous situe selon votre moyen de déplacement. Les piétons ne comptent pas. Il y a donc, au bas de l’échelle, ceux qui pédalent ; en deuxième position viennent ceux qui ont un engin à deux-roues à moteur et au sommet se pavanent ceux qui ont une voiture [4] ».

Conséquence, l’usage du vélo parmi les citadins ouagalais diminue, en faveur des moyens de déplacement motorisés, à mesure que ceux-ci accèdent à des revenus financiers plus importants et à un niveau d’instruction plus élevé. Passer du vélo à la moto, puis à la voiture dans le meilleur des cas, marque une forme d’ascension sociale. Une telle situation permet de dire, sans risque de se tromper, que le vélo est un moyen modal transitoire vers de meilleurs lendemains. Cette attitude vis-à-vis du vélo, dont l’utilisation, du reste, relève plus de la contrainte économique que de l’envie, est paradoxale dans un contexte marqué par la précarité économique.

En définitive, l’analyse de la place du vélo à Ouagadougou permet d’éclairer les dysfonctionnements majeurs du transport collectif. Le vélo est une réponse à la crise du transport en commun, mais aussi une réponse aux besoins de mobilité des citadins les plus économiquement faibles. Si des contraintes objectives, comme les conditions climatiques, l’étalement de la ville et l’allongement des distances, limitent son utilisation, le vélo doit aussi faire face à des considérations culturellement ancrées : vélo = ruralité et pauvreté [5].

Ph. haut: www.galeria-out-of-africa.com/ Ph. bas: Vincent Vanhecke

Ph. haut: www.galeria-out-of-africa.com // Ph. bas: Vincent Vanhecke

Notes
[*]
Cet article est une réécriture de mon précédent billet, « Ouaga-deux-roues ou comment entrer dans le secret de Ouagadougou », à l’occasion de ma participation au Congrès Velo-City à Nantes du 2 au 5 juin 2015. Retrouvez mon intervention sur le plateau de TV3 sur le thème « Francophonie, une communauté émergente en faveur du vélo ».

[1] Diaz Olvera Lourdes, Plat Didier, Pochet Pascal. Mobilité quotidienne des citadins à faibles ressources. Les enseignements de Ouagadougou. In: Tiers-Monde. 1999, tome 40 n°160. Études sur la pauvreté, prix agricoles et filières intégrées, nationalistes hindous et développement. pp. 829-848.

[2] Florence Boyer. Croissance urbaine, statut migratoire et choix résidentiels des Ouagalais : vers une insertion urbaine ségrégée ?. Revue Tiers Monde, Presses Universitaires de France. Paris, 2010, pp. 47-64.

[3] Lourdes Diaz Olvera, Didier Plat, Pascal Pochet. Hiérarchie sociale, hiérarchie modale dans trois capitales africaines. BUSSIERE Yves, MADRE Jean-Loup (Eds.). Démographie et transport : villes du Nord et villes du Sud, L’Harmattan, pp. 289-315, 2002.

[4] Cité par Lourdes Diaz Olvera, Didier Plat, Pascal Pochet, 2002, Ibid.

[5] Lourdes Diaz Olvera, Didier Plat, Pascal Pochet, 2002, Ibid.