Comment j’ai redécouvert la Côte d’Ivoire

Assinie

© François Bouda │ Assinie

Récemment, dans le courant de mai à juin de cette année, j’ai séjourné en Côte d’Ivoire. Je n’y avais pas remis les pieds depuis deux ans. J’avais donc hâte de retrouver les miens. Mais j’étais loin de penser vivre, sur cette terre qui m’a porté en son sein, des aventures aussi passionnantes qu’hilarantes ! Voici le récit d’un court séjour au pays des éléphants décidément pas comme les autres.

Assinie, ce petit coin de paradis
J’ai retrouvé Assinie dans sa plus grande splendeur, toujours rayonnante et séduisante. Écouteurs aux oreilles, je prenais plaisir à parcourir sa belle plage au sable fin blanc, bordée d’un beau mur verdoyant de cocotiers élancés. Sur le parcours, je croisais des pêcheurs jetant leurs filets à l’eau et ramenant du poisson frais qu’ils revendaient aussitôt. J’assistais, curieux, au départ en masse des pirogues que des hommes et des enfants, tous baraqués, jetaient à la mer. J’admirais les figures spectaculaires que surfeurs et bodyboardeurs dessinaient en suivant le courant de ces vagues déferlantes qui venaient baigner le littoral de leur écume blanchâtre. Chaque jour était jour de promenade ; et chaque promenade offrait son spectacle d’hommes, de femmes et d’enfants profitant à cœur joie de la brise fraîche ou des merveilleux couchers de soleils.

« Assinie est devenue Beyrouth », écrivais-je dans un précédent billet pour constater la métamorphose spectaculaire de cette belle petite station balnéaire. Cette mue se poursuit toujours. Maintenant Assinie est aussi en train de devenir Ouaga, tant le nombre de motos s’accroît de façon exponentielle. Cette transformation d’Assinie se constate aussi dans le déploiement progressif des services publics et des commerces. Comme ces deux policiers – s’ils en furent – se postant à un carrefour stratégique, ce croisement de trois voies reliant Abidjan, le village d’Assouindé et la plage. Impossible de passer outre.

À hauteur de ce carrefour donc, ces policiers veillent au grain. Vêtus de pantalons jeans bleu ciel, de maillots de foot de clubs européens, de lêkês, ces sandales en plastique très prisés en Côte d’Ivoire, et de brassards oranges avec l’inscription « Police », ils accostent à tout va les motocyclistes, contrôlent les pièces des motos et la puissance de leurs moteurs. Chaque opération sert de prétexte pour extorquer de l’argent, que l’on soit en règle ou pas.

Un jour, me rendant à moto au quartier Terminal, je croise à ce fameux carrefour mon frère cadet. Les policiers lui avaient confisqué sa moto. Comme tous les autres usagers, mon frère avait tous les papiers requis. Le problème, encore une fois comme tous, il n’avait pas porté de casque. « Quelle absurdité ! », me suis-je offusqué. En fait, ici les motifs des infractions ne sont jamais connus à l’avance. Ils peuvent varier suivant l’humeur du moment. Dans tous les cas, il faut de gré ou de force glisser à ces policiers quelques pièces sonnantes et trébuchantes avant de pouvoir recouvrer la liberté.

Se déplacer à Abidjan, un vrai parcours du combattant
D’Assinie je me rendais souvent à Abidjan. Abidjan, je ne connais pas vraiment. Je l’ai toujours traversée, de façon furtive. Mes allées et venues m’ont permis de redécouvrir la ville sous un autre jour. Ce qui m’aura le plus fasciné, en dehors de sa frénésie tumultueuse, de ses folies tapageuses dans ses gares ou sur ses routes, de sa gastronomie succulente et variée, c’est bien sa géographie modale. En fait, se déplacer dans cette mégalopole en empruntant son vaste réseau de transport en commun est un vrai parcours du combattant pour qui n’y est pas habitué.

Faire un trajet en gbaka n’a rien d’étonnant, il est vrai, mais toute la stupéfaction vient de la vie qui s’organise autour de cet univers atypique de la mobilité urbaine abidjanaise. Les apprentis, à la recherche de clients gesticulent, grimacent, hèlent, crient à tue-tête les noms des destinations. Leur flot endiablé ne craint point d’écorcher les fins des mots ni de se transformer en une mélodie saccadée, rappée ou chantée.

Une fois les passagers à l’intérieur du minibus, le chauffeur démarre en trombe, tant pis si vous n’êtes pas encore assis. Digne d’une vraie fiction hollywoodienne, les apprentis courent après le bus en marche, s’agrippent et ferment brutalement la portière derrière eux. La tête par-dessus le pare-brise, ils continuent leur gesticulation et leur litanie martelée à la recherche de clients. Impolis « à flairer comme un bouc les fesses de sa maman », selon la formule d’Ahmadou Kourouma, les apprentis sont d’une agressivité inouïe. Ils ne s’embarrassent point de vous traiter de tous les noms d’oiseaux, pour peu que vous manquiez de monnaie. En fait disposer de l’appoint constitue une exigence obsessionnelle. Tant et si bien que s’est développé un commerce de la petite monnaie. Mais le plus intriguant c’est l’étonnante capacité mémorielle des apprentis. Très bons physionomistes, ils repèrent les lieux de montée de chaque passager et fixent le tarif de la course. Le tarif n’est jamais le même, selon que l’on soit monté à la gare ou que l’on soit un « nouveau monté ».

Lancé sur les grandes artères de la ville, le passager assiste à une véritable course automobile, un peu comme dans Fast and Furious. Sur les trottoirs, on y monte comme on en redescend, tandis que le klaxon, quant à lui, ne marche plus comme un avertisseur sonore, mais sert désormais à alerter les clients qu’on recherche incessamment. À Abidjan se déploie une dualité d’une force étonnante, sur ses larges avenues, défoncées ici et carrossables par là, les hautes tours dans ses quartiers huppés ou les taudis dans ses quartiers populaires, ses grandes surfaces à l’européenne tout comme ses échoppes de fortune, ses maquis bondés ou ses lieux de vie réservés à l’élite abidjanaise.

Résidence Houphouet

© François Bouda │ Résidence du président Houphoüet Boigny à Yamoussoukro

 Dans l’entre-deux d’une drague croustillante
Lors de mon séjour, je décide de rendre visite à mon autre petit frère à Yamoussoukro, où il suit des cours de génie civil. Cette ville, capitale politique de la Côte d’Ivoire, je ne l’avais traversée aussi que quelques rares fois. De mes souvenirs d’adolescent, je ne gardais que l’image de ses grandes avenues.

Mais en fait, Yamoussoukro c’est bien plus que ça. Outre la Basilique Notre-Dame de la Paix qu’elle abrite fièrement, la plus grande au monde, la ville révèle en son aspect architectural et urbanistique la folie des grandeurs du premier président Félix Houphouët Boigny. Il n’existe aucune avenue qui ne soit bitumée ni éclairée. Certaines d’entre elles non fréquentées ont fini par se perdre sous un généreux couvert végétal. À la verdure luxuriante, la résidence du président s’étale sur des dizaines d’hectares. Elle abrite les enfants et petits enfants du « Vieux », mais aussi ceux de ses anciens employés. La basilique, quelle merveille !, mais surtout quelle folie ! Combien a coûté cette bâtisse unique au monde ? « On ne compte pas ce qu’on donne à Dieu », répondit le guide qui se contenta de citer le « Vieux ».

Sur le trajet de Yamoussoukro donc, j’assistai malgré moi, pris en sandwich entre une femme et un homme, à une séance de drague hors pair. Mais ce n’est pas tant la tactique de l’homme qui m’intrigua que le génie déployé par chacun des protagonistes pour se faire bonne impression. Lui, un homme dans sa quarantaine, d’un noir ciré, taille moyenne, un embonpoint. Elle, élancée, teint clair, généreuse dans ses formes, d’une beauté électrisante.

« Tu es jolie ooooh », lança l’homme.

Montrant sa bague, comme pour freiner l’homme dans son élan, la femme lui jeta à la figure un doux merci appuyé d’un large sourire.

« Ah tu es mariée ? », se résolut l’homme.

« Oui, mais mon mari et moi, nous avons décidé de vivre séparément », répliqua-t-elle avant de poursuivre : « Lui est en Europe et moi en Côte d’Ivoire, ici. Là je rentre d’Abidjan où j’ai été interprète auprès de partenaires étrangers. En fait je parle trois langues : français, anglais, allemand ».

Bluffé, l’homme continua d’apprécier : « Hum ! En plus d’être jolie, tu es intelligente comme ça ! ».

« Merci ! J’ai grandi aux Etats-Unis… Et j’ai même trois nationalités », renchérit-elle, comme pour achever son courtisan.

Jusque là, rien de son accent ni de ses petites phrases en anglais, jetées entre deux phrases, ne semblaient confirmer ses dires. Puis un long silence. Réagissant à une chanson de Fally Ipupa qui s’échappait allègrement des enceintes du bus, l’homme fit une déclaration d’amour des plus déconcertantes.

« Fally Ipupa, c’est mon fan même ! ».

Dans la foulée, sans même dire mot, la femme entreprit de jouer sur son portable un clip du chanteur congolais. Certainement, voulait-elle prouver qu’elle partageait avec son admirateur le même goût musical ! Ce clip, commenta-t-elle, l’artiste l’aurait tourné à New York.

Et l’homme de réagir : « Manhattan est la plus belle ville du monde ! ».

« Han han, Manhattan c’est vraiment une belle ville dê !», acquiesça-t-elle.

Puis silence radio jusqu’à destination. Voilà comment s’achève une partie de drague ordinaire ayant viré au coup de théâtre, joué entre délirante supercherie et innocente inculture. Et ainsi s’évanouissent dans l’océan de l’insolite ces petits bouts de vie glanés ça et là au cours de cette aventure inoubliable.

6 réflexions au sujet de « Comment j’ai redécouvert la Côte d’Ivoire »

  1. Wow…merci notre poète! Belle description des villes et la partie de drague superchérie et inculture est quelque chose de courant chez nous…lol!

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